31 mars 2007
Pourquoi m'as-tu abandonné?
Fatigué
Paroles : Renaud
Séchan. Musique : Renaud Séchan, Franck Langolf 1985
Jamais une statue ne sera
assez grande
Pour dépasser la cime du moindre peuplier
Et les arbres ont le cœur infiniment plus tendre
Que celui des hommes qui les ont plantés
Pour toucher la sagesse qui ne viendra jamais
Je changerai la sève du premier olivier
Contre mon sang impur d'être civilisé
Responsable anonyme de tout le sang versé
Fatigué, fatigué
Fatigué du mensonge et de la vérité
Que je croyais si belle, que je voulais aimer
Et qui est si cruelle que je m'y suis brûlé
Fatigué, fatigué
Fatigué d'habiter sur la planète Terre
Sur ce brin de poussière, sur ce caillou minable
Sur cette fausse étoile perdue dans l'univers
Berceau de la bêtise et royaume du mal
Où la plus évoluée parmi les créatures
A inventé la haine, le racisme et la guerre
Et le pouvoir maudit qui corrompt les plus purs
Et amène le sage à cracher sur son frère
Fatigué, fatigué
Fatigué de parler, fatigué de me taire
Quand on blesse un enfant, quand on viole sa mère
Quand la moitié du monde en assassine un tiers
Fatigué, fatigué
Fatigué de ces hommes qui ont tué les indiens
Massacré les baleines, et bâillonné la vie
Exterminé les loups, mis des colliers aux chiens
Qui ont même réussi à pourrir la pluie
La liste est bien trop longue de tout ce qui m'écœure
Depuis l'horreur banale du moindre fait divers
Il n'y a plus assez de place dans mon cœur
Pour loger la révolte, le dégoût, la colère
Fatigué, fatigué
Fatigué d'espérer et fatigué de croire
A ces idées brandies comme des étendards
Et pour lesquelles tant d'hommes ont connu l'abattoir
Fatigué, fatigué
Je voudrais être un arbre, boire à l'eau des orages
Pour nourrir la terre, être ami des oiseaux
Et puis avoir la tête si haut dans les nuages
Pour qu'aucun homme ne puisse y planter un drapeau
Je voudrais être un arbre et plonger mes racines
Au cœur de cette terre que j'aime tellement
Et que ces putains d'hommes chaque jour assassinent
Je voudrais le silence enfin et puis le vent
Fatigué, fatigué
Fatigué de haïr et fatigué d'aimer
Surtout ne plus rien dire, ne plus jamais crier
Fatigué des discours, des paroles sacrées
Fatigué, fatigué
Fatigué de sourire, fatigué de pleurer
Fatigué de chercher quelques traces d'amour
Dans l'océan de boue où sombre la pensée
Fatigué, fatigué
Fatigué oui mais...
Un arbre de vie se profile à l'horizon... Dieu nous rejoint dans nos fatigues... Dieu en Jésus, en nos frères,en nous est mis à mort, est mis à mal... Ne passons pas trop vite sur cette mise à mort... Osons contempler toutes les croix de notre monde... Osons regarder nos croix, les partager... Trouverons nous, sur notre chemin, une écoute bienveillante, une main tendue qui nous permettra d'éclore à la vie?
A tout moment
tu me prononces
et je suis
tu me regardes
et je souris
et me voici
rose entre tes mains
tirée
du vrai rien
Je ne suis pas grand chose
mais tu te souviens de moi
Ô Dieu
est-il pour toi
plus beau cadeau
que cette éclosion?
Thierry Piet dans "Les Jours sans Bagages" 2004
23 mars 2007
Jésus et les femmes 1
Dans l'Ancien Testament, beaucoup de choses sont dites sur les
femmes. On a parlé de leur beauté, de leur force morale, de leur roublardise
parfois. On insiste toujours sur leur présence ! Présence face à la loi,
présence bien vivante dans le quotidien, présence qui infléchit l'histoire de
leur peuple.
Les femmes ont toujours une grande présence dans l'Évangile. Marie
est par excellence cette présence féminine, discrète et souvent silencieuse
mais d'une immense attention. Elle est le modèle même de la femme et de la
mère : celle qui aime jusqu'à l'extrême. Il y a aussi tout l'entourage
féminin de Jésus, de nombreuses femmes, guéries par lui d'esprits mauvais et de
maladies : Marie Madeleine, Jeanne, Suzanne, sont dévouées au service de Jésus
et l'assistent, ainsi que ses disciples, avec leurs propres biens. (Lc 8,1-3)
« Ensuite Jésus passait à
travers villes et villages, proclamant la Bonne Nouvelle
Au delà de ces proches, il y a encore toutes les femmes que Jésus
rencontre, qui restent anonymes dans l'évangile, dont on nous dit que certaines
n'ont pas hésité à braver les règles du moment pour apercevoir cet homme,
goûter ses paroles, et parfois même le toucher.
L'Évangile, à la différence de l'Ancien Testament, ne met pas en avant la beauté exceptionnelle de certaines femmes dont il parle. Dans l'Évangile, les femmes ont un petit air de madame `Tout le monde' assez sympathique qui permet à toute femme de se reconnaître dans ce qui leur arrive. Leur caractère commun les rend universelles.
Trois points essentiels différencient ces femmes de celles de l'Ancien Testament :
Dans l'Ancien Testament, les femmes
« savent » qu'aucune créature ne peut vivre si elle voit Dieu. (Ex,
33,22-23)
«
Quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et je
t'abriterai de ma main jusqu'à ce que j'aie passé. Puis je retirerai ma main, et tu me verras de
dos, mais mon visage, personne ne peut le voir. »
Dans l'Ancien Testament, certaines femmes accomplissent une action
d'éclat : on peut penser à Déborah, à Judith, à Esther. Rébecca, à sa
manière rusée, parvient à infléchir la transmission de la bénédiction
patriarcale et joue ainsi un rôle déterminant.
Dans le l'Évangile, elles ne font pas la loi chez elles, elles
subissent le plus souvent l'injustice.
Dans l'Ancien Testament, les femmes craignent Dieu, le « Dieu
de leurs Pères », fort, puissant, mais inaccessible.
Dans l'Évangile, les femmes « craignent » Dieu elles aussi, mais de cette crainte amour qui leur donne toutes les audaces : non seulement elles voient Dieu, sans le savoir, mais plus encore elles dépassent les limites de la loi, en le touchant personnellement en lui lavant les pieds ou, indirectement, en effleurant son manteau, ce qui revient au même puisqu'il sent bien qu'une force est sortie de lui.
A quoi sont dues ces différences ? Comment expliquer un tel renversement ?
Françoise Dubost Les femmes dans la Bible
16 mars 2007
Je crois
« Je crois : viens en aide à mon incrédulité. Tu t'es
retiré des prêtres et des docteurs, de tous ceux qui ont fait de ta croix le
sceptre de leur puissance (…) Tu t'es retiré de toutes tes images et des
tabernacles aux clés d'or et des custodes et des reliquaires et des morceaux de
la vraie croix et des linges du tombeau, mais non pas Seigneur de nous-mêmes qui
ne croyons plus en Toi, qui ne croyons désespérément qu'en Toi.
Car ta Parole est une parole d'hommes, non point à nous
adressée du dehors, mais qui doit naître à la fin, jaillir, exploser à la fin,
de notre mutisme et de notre indifférence et de notre attente qui ne se connaît
pas et de notre soif trop absolue pour nous tourmenter encore et de l'abîme de
notre famine que nous avons renoncé à sonder.
Tu es en nous, Seigneur, et dans ce moment où l'absurdité
nous paraît si totale que nous n'attendons plus rien de rien fût-ce de la mort,
où nous sommes au-delà du dernier gémissement de la bête, vivant d'une
inexistence vitreuse indéfiniment docile à n'importe quoi, voici qu'à la
surface de cette vase que nous formons crèvent déjà des bulles de paroles tout
irisées des couleurs du ciel. »
11 mars 2007
Rends moi la joie d'être sauvé 3
Entre dans la Joie
Le frère Antoine de la Fayolle la Province
Le salut nous est donné par le Christ. Nous est
donné et non nous sera donné par le Christ. Pourquoi cette affirmation centrale
est si peu une certitude pour nous ? Pourquoi ne vient-elle pas davantage
transfigurer nos existences ? Pourquoi est-il si peu évident que nous
sommes invités à entrer dans la joie du Père ?
Je voudrais, avec vous, mieux comprendre ce qui
peut faire obstacle à l'accueil du salut, à l'entrée dans la joie qu'il
procure. Pour cela, je vous propose, dans un premier temps, de relire la
parabole de l'enfant prodigue (Évangile de Luc, 15,11-32). Je vous propose
d'entendre cet Évangile, non comme une histoire de conversion, mais comme une
histoire de perte et de retrouvailles au coeur d'une famille ; une famille
où le père ne serait pas d'abord la figure de Dieu, mais la figure d'un père
ordinaire.
Le fils cadet
Un fils en manque
Et [Jésus] dit : Un homme avait deux fils. Et le
plus jeune dit au père : « Père, donne-moi la part de bien qui
m'échoit ! » Et il leur partagea les moyens d'existence.
Pourquoi donc le fils cadet éprouve-t-il le besoin
de quitter la maison paternelle ? Le texte ne donne aucun motif. Ce n'est
pas parce qu'il est chassé, ce n'est pas parce qu'il y a des tensions dans la
famille. Je vous propose de partir de l'hypothèse que ce fils est en manque. Il
part parce qu'il recherche quelque chose qu'il ne trouve pas chez lui.
Même si le texte est assez sobre, nous pouvons noter plusieurs manques :
Un premier manque, c'est l'absence du père. Il a un géniteur qui lui
donne de l'argent, sa part d'héritage, mais il n'a pas un père qui se préoccupe
de son départ, qui s'inquiète de l'avenir de son fils, qui lui pose des
questions sur ce qu'il va faire.
Un autre manque, c'est l'absence d'une mère. Elle n'est pas mentionnée,
qu'elle soit morte, inexistante ou insignifiante.
Un autre manque encore, c'est un frère qui existe à ses yeux. Nous
connaissons l'existence de ce frère parce que la parabole précise dès la
première phrase du récit que « un homme avait deux fils ». Mais le
cadet n'adresse pas la parole à son aîné.
Ces manques génèrent une souffrance suffisamment
aiguë pour le pousser au départ. La pauvreté du cadet, liée au manque, n'est
pas d'ordre économique, mais davantage de l'ordre de la relation : ni
père, ni mère, ni frère.
Un fils en recherche qui se perd
Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout
rassemblé, s'absenta dans un pays fort lointain.
Pour combler ces manques qui sont de l'ordre de la
relation, le cadet rassemble tous les biens dont il est propriétaire et il part
au loin : dans un pays fort lointain, précise le texte. Comme s'il voulait
mettre à distance ses manques, sa pauvreté, ou qu'il pensait trouver mieux
ailleurs !
Et là, il dispersa son bien en vivant de façon désespérée/sans porte de
salut.
Et, dans ce pays, il dépense non seulement son bien, mais beaucoup plus que son
seul argent : le texte grec spécifie qu'il disperse son ousia, son
être tout entier, sa nature. Ce n'est pas seulement son portefeuille qui se
vide, mais quelque chose de son existence propre est comme engloutie. Quelque
chose en notre cadet fond comme de la neige au soleil.
Dans notre société de consommation, nous savons bien qu'il y a une manière de
dépenser qui vient compenser un manque intérieur. C'est ce qu'il fait : il
fait chauffer la carte bleue sans beaucoup de sens, sans but, comme pour
oublier.
Quand il eut tout dépensé, une forte famine survint
dans ce pays, et lui, il commença à être en manque.
Son bien épuisé, le manque devient manifeste. Son
estomac crie famine, son être aussi. Tous les manques qu'il avait fuis le
rattrapent. La distance n'a pas comblé l'absence de relations. Le lieu de la
profusion qu'il avait cru avoir trouvé se révèle être un espace sec. Au-dehors,
comme au-dedans, le cadet vit dans la désolation, et commence à en être
conscient.
Et il alla s'attacher à l'un des citoyens ce pays et [celui-ci] l'envoya
dans ses champs nourrir des cochons. Et il désirait se bourrer
[littéralement : être bourré] des caroubes que mangeaient les cochons, et
personne ne lui donnait.
Nous avons la description du naufrage : le cadet, tel une épave,
vient s'échouer parmi les porcs, animaux impurs par excellence pour les juifs.
Sa pauvreté physique lui permet de prendre conscience de sa solitude, de son
exclusion des relations humaines : Personne., personne ne lui donnait. Pas
d'attention, pas un regard, il est comme invisible parmi les hommes, coupé,
retranché des vivants : il est devenu un mort vivant.
Et, venant en lui-même, il disait : « Combien de salariés de mon
père ont du pain en surabondance, et moi de famine je suis perdu
ici ! »
Du fond de sa solitude, dans son tombeau, il se souvient de chez son père.
Là-bas, les gens vivent dans la surabondance.
En quittant la maison de son père, il a fui le monde des hommes. Que
trouve-t-il ? « Avec personne, je suis perdu ici ! » C'est
son désir de vivre qui lui fait pousser ce cri. Perdu, mais pas mort ! Il
fait l'expérience de ne plus rien avoir, et de pourtant rester en vie. Il a
dévoré son ousia, et ne tombe pas pour autant dans le néant. Il commence
à comprendre que, hors de la communauté des hommes, son désir ne peut être rassasié.
Dans son retournement intérieur, il dit que les ouvriers de son père ont du
pain en surabondance. Mais comment le sait-il en cette période de famine ?
Enfermé dans sa détresse, dans sa souffrance, le cadet imagine ce que les
autres ont. Au lieu de voir qu'il s'est mis dans une impasse, il se pose en
victime ; et il attribue aux autres tout ce qui lui manque. Les autres
vivent dans la surabondance chez mon père, moi je suis dehors dans le dénuement.
Le fils qui retrouve le chemin de la communion Le
fils qui retrouve le chemin de la communion
Je me lèverai et irai chez mon père et lui
dirai : « Père, j'ai péché contre le ciel et en face de toi, je ne
suis plus digne d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes
salariés ! »
C'est son désir de vivre, toujours, qui le pousse à
se lever, et à aller chez son père. Bien sûr, ses motifs de retour ne sont pas
tellement nobles, c'est la famine surtout qui le pousse ! Il sent bien
malgré tout que le salut est chez son père.
L'Évangile ne mentionne aucune faute et reste neutre sur l'attitude du cadet. D'où
lui vient donc ce sentiment de culpabilité ? Il cherche, plus ou moins
consciemment, une part de responsabilité à sa souffrance, une explication. Nous
connaissons bien cela, c'est insupportable de souffrir sans savoir
pourquoi ! L'enfant battu par son père alcoolique dira que c'est de sa
faute parce qu'il n'avait pas de bonnes notes à l'école. C'est parce que ce
cadet se considère exclu qu'il cherche une faute qui expliquerait son sentiment
d'exclusion. Il la trouve en partie dans le fait qu'il garde les porcs, hors du
monde des hommes qui ne le voient plus.
La miséricorde
Prenons un peu de recul par rapport à la parabole,
en reprenant l'ensemble du chapitre 15 de l'Évangile selon saint Luc. Dans ce
chapitre dit « de la miséricorde », Jésus se voit reprocher sa
proximité avec les pécheurs et les publicains. En réponse à cette accusation,
Jésus raconte trois paraboles : la brebis perdue, la drachme perdue et le
fils perdu.
Dans ces trois histoires, nous trouvons les mêmes étapes : une perte, une
quête, la joie du recouvrement. La perte : la brebis, la pièce de monnaie
et le cadet. La quête : le berger se met en route, la femme balaye la
maison, le père espère le retour de son fils. Le recouvrement : le berger
retrouve sa brebis : « Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai
retrouvée, ma brebis qui était perdue ! » La femme retrouve sa
pièce : « Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la drachme
que j'avais perdue ! » Le père retrouve son fils : « Amenez
le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort
et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! Et
ils se mirent à festoyer ».
Comme je vous le proposais, lisons cette parabole de saint Luc comme une
histoire de perte et de retrouvailles.
Notre cadet
est perdu, perdu pour son père, pour son frère, pour sa maisonnée. Pour lui,
perdition et exclusion vont de pair. Depuis le début, même vivant chez son
père, le fils vivait en exclu. Le fait de quitter la maison va manifester cette
exclusion : il s'isole lui-même, va jusqu'au bout de sa logique
d'isolement, et constate qu'il est perdu, seul, alors que les autres partagent
une vie pleine, ensemble.
En retournant chez son père, c'est la communion qu'il veut recevoir. Il
vient vers son père, mais quelque chose a changé depuis qu'il s'est levé, après
être rentré en lui-même. Il n'est plus le fils qui réclame sa part d'héritage
comme un dû ; c'est un homme que la connaissance de lui-même a rendu
humble et vrai, un homme qui a le sentiment d'avoir perdu sa dignité de
fils ; il comprend qu'il ne la mérite pas. Nous avons là le premier pas
qui rend possible la communion : une communion ne se mérite pas, elle est
relation donnée. La communion est de l'ordre de la gratuité. Parce qu'il
renonce à son titre de fils, il devient capable de le recevoir. Et le père peut
retrouver son fils.
Et s'étant levé, il alla vers son père. Or, comme il était encore à
distance, au loin, son père le vit et fut ému aux entrailles, et il courut se
jeter à son cou, et se pencha pour l'embrasser.
Dans la géographie des relations humaines, quelque
chose a changé : c'est pour cela que le père est là quand son fils
revient, que son attitude est si vivante et humaine. Je ne pense pas qu'il
faille comprendre cette présence au sens physique, comme si le père s'était
installé dans une tour de veille, et passait ses jours et ses nuits à guetter
le retour du fils. J'y vois comme un apprivoisement de la solitude par le père,
comme par le fils.
La distance n'est pas tant kilométrique que prise
de recul par rapport à l'autre. Pour que naisse la compassion du père, il a fallu
que le père et le fils se soient distanciés, soient rentrés chacun dans sa
solitude et l'aient apprivoisée. La prise de distance et la vue de son fils
souffrant et vulnérable sont deux clefs qui ouvrent le père à la compassion.
Le fils
lui dit : « Père, j'ai péché contre le ciel et en face de toi, je ne
suis plus digne d'être appelé ton fils ».
Le fils a bien préparé son discours, il s'est
cadenassé dans une culpabilité en béton. Coupable devant Dieu (le ciel) et
devant son père, il proclame son indignité.
Mais le père dit à ses esclaves : « Vite, sortez le plus beau
vêtement (littéralement : le premier) et habillez-le, donnez un anneau
dans sa main et des sandales pour ses pieds et apportez le veau gras, tuez-le,
mangeons et réjouissons-nous parce que celui-ci, mon fils, était mort et il a
repris vie, il était perdu et il a été trouvé ». Et ils commencèrent à se
réjouir.
Le père n'écoute pas ce que dit son fils, il n'essaye pas de lui parler :
par ses gestes, il casse cette logique de mérite, ou de déshonneur, à laquelle
s'accroche le cadet. L'heure n'est plus aux paroles, mais aux gestes qui
peuvent dire beaucoup plus. Il lui donne le plus beau vêtement de fête (le
smoking), le sceau (la carte bleue de l'époque) et des sandales (les esclaves
marchaient pieds nus).
Revenant sans revendiquer son titre de fils, le
fils accède à sa dignité. Et aussi, en devenant fils, il donne à son géniteur
de devenir réellement père.
Le fils aîné
Et il leur partagea les moyens d'existence.
Nous connaissons la présence d'un autre dans la
famille, mais cet autre reste dans l'ombre du partage pendant 15 versets.
Mais son fils aîné était au champ. Et quand, à son
retour, il s'approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses et
ayant appelé un des serviteurs, il lui demandait ce que cela pouvait bien être.
Quand le fils aîné entend la musique et les danses,
plutôt que de courir voir ce qui se passe, il interroge un serviteur. Il se
tient à distance, intrigué et méfiant : ces fêtes qui se font sans lui ne
sont pas pour lui.
Il lui dit : « Ton frère est là, et ton père a tué le veau gras
parce qu'il l'a reçu en bonne santé ».
La réponse du serviteur est étonnante : ce
n'est pas un être famélique et décharné qui arrive d'un pays où règne la
famine, mais un fils en bonne santé que le père accueille. Il n'est pas
question d'hygiène sanitaire et alimentaire, mais de reconnaissance du fils, de
restauration dans la dignité de fils. Pour ce fils reçu en bonne santé, un veau
gras est tué.
Alors il fut pris de colère et ne voulait pas entrer. Mais son père, étant
sorti, le suppliait. En réponse, il dit à son père : « Voilà tant
d'années que je vis en esclave pour toi et jamais je n'ai passé outre à un
ordre de toi, et à moi tu n'as jamais donné un chevreau pour que je me
réjouisse avec mes amis. Mais quand ton fils, celui-ci, est arrivé, lui qui a
dévoré tes moyens d'existence avec des prostituées, tu as tué le veau gras pour
lui ! »
Alors il lui dit : « Enfant, toi tu es toujours avec moi, et tout ce
qui est à moi est à toi. Mais il fallait se réjouir et être joyeux, parce que
ton frère, celui-ci, était mort et qu'il est venu à la vie, perdu et il a été
trouvé ! »
Le père avait partagé l'héritage entre les deux fils, et vivait de l'usufruit
de ce qui restait à l'aîné. Or, sans en parler à son aîné, le père décide de
tuer le veau gras alors qu'il n'a jamais rien donné à l'aîné pour qu'il puisse
faire la fête avec ses amis.
L'explosion !
La coupe est pleine : l'aîné éclate et laisse venir au jour tout le
ressentiment qui lui rongeait le coeur. Jusqu'ici, il s'est interdit de
vivre pour lui-même (« je vis en esclave pour toi »), et a vécu
soumis (« je n'ai jamais passé outre à un ordre de toi »). Cela alors
que le père a laissé l'autre fils partir sans lui faire de reproche, lui
donnant tout ce qu'il réclamait sans rien dire.
Le scénario
qui se déroulait dans la tête de l'aîné est projeté sur grand écran et le
sentiment d'exclusion apparaît en clair.
Le père n'a pourtant jamais demandé à son fils de vivre comme un esclave. Mais
l'aîné a joué un rôle qu'il s'imaginait devoir tenir : ne se considérant
pas tout à fait fils, il espérait, à force d'esclavage, finir par mériter ce
nom de fils, et pouvoir avoir accès à ce qui lui était jusqu'alors interdit.
D'où les récriminations : il reproche à son père de lui refuser toute
réjouissance. Tu ne m'as jamais donné ce qu'il faut pour que je sois heureux.
Pourtant le fils aîné n'était pas exigeant, un seul chevreau lui suffisait.
Même cette petite requête - jamais dite - lui a été refusée : comme si son
père, jusqu'ici, l'avait interdit de joie.
Le fils aîné interdit de joie !
Cette revendication tragique de l'aîné montre combien il se sent exclu de la
vie de son père, combien il n'a de fils que le nom. Son père fait bombance avec
le fils cadet, mais lui, l'enfant aîné, est dehors.
Ce même fantasme d'un avoir, d'une chose qui pourrait faire accéder à plus de
vie, plus d'être, nous le retrouvons chez les deux fils. Tous les deux
imaginent une surabondance du père, de nourriture, de réjouissance.
Surabondance qui leur est comme interdite. Pour eux, leur père est détenteur
d'une richesse de vie. C'est ce même réflexe qui fait croire à Adam et Ève,
dans le jardin d'Éden, que Dieu est comme un rival, alors même qu'il a fait le
jardin d'Éden spécialement pour eux.
La jalousie
L'aîné découvre que c'est son frère qui occupe la place que lui pensait mériter
auprès de son père. Le premier jugement moral de la parabole porté sur la
conduite du fils cadet, c'est l'aîné qui le porte. La jalousie détruit la
fraternité, lorsqu'elle se manifeste : il ne sait pas ce que son frère a
fait, mais il imagine ce qu'il a pu vivre. Le gaspillage du fils cadet et du
père prodigue l'exaspère au plus haut point. Ces manières de faire ne rentrent
pas dans sa logique du mérite. Pour l'aîné, les choses se méritent. Le cadet et
le père font l'expérience que les relations sont données.
Pour l'aîné, le festin serait le moyen d'entrer dans la joie. Pour le père, le
festin est seulement un signe de la joie d'une relation recréée.
Cette réaction du frère aîné, nous pouvons être tentés de la condamner parce
qu'elle est un rejet de l'autre. Mais si nous changeons de perspective, nous
pouvons nous en réjouir. Ce n'est pas le sentiment que nous préférons voir se
manifester en nous ou autour de nous, mais c'est bon qu'il sorte enfin !
L'expression de la jalousie du fils lui permet de dire ce qui lui rongeait le
coeur depuis tant d'années. Elle est comme un premier pas hors du tombeau où il
était emmuré.
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Le père dans la parabole |
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Si nous reprenons les différents éléments que nous
avons pointés en lisant notre texte, nous voyons au début de la parabole, que
le père n'est pas l'image du père idéal :
Il ne dit rien au départ de son fils. Son cadet lui
adresse la parole, « père », mais lui n'ouvre pas la bouche. Entre
eux, il y a comme une relation tronquée. Il n'est pas question au début de la
parabole de rupture, parce qu'il n'y avait pas de relation.
Le père est situé au même niveau que sa
progéniture : il est présenté par ce qu'il possède. Les deux fils
s'attachent l'un à son héritage, l'autre au chevreau qui ne lui a jamais été
donné. Le père a deux fils. Il a deux fils mais il n'est pas père.
Le père du fils cadet
Le père lui aussi, comme le cadet, suit un chemin. Sa route débouchera quand il
pourra dire de son fils : « Il était perdu et il a été trouvé »,
et non « Je l'avais perdu et je l'ai retrouvé ».
Il a fallu que le fils parte au loin, il a fallu de
la distance, pour que le père commence à voir son fils. Nous parlions plus haut
de solitude apprivoisée, assumée. Le père l'a expérimentée en voyant son fils
partir. Il a pu mesurer que son fils ne lui appartient pas, qu'il n'est pas sa
chose, et qu'il n'a pas pu l'empêcher de partir. Si le père avait de quoi vivre
dans l'aisance, il n'était pas tout-puissant.
Alors, nous
voyons pour la première fois le père touché par le dénuement de son fils. Saisi
aux entrailles, nous dit le texte, le père court vers son fils. Le père a
changé, il découvre combien son fils attend quelque chose de lui.
Quoi ? Le fils ne le sait pas bien. Il vient avec sa culpabilité, encombré
de lui-même. C'est le père qui trouvera la réponse, par ses gestes :
courir se jeter à son cou, se pencher, l'embrasser, pour manifester sa joie
de voir le fils revenu. Cela le père ne le fait pas avec la dignité qui siérait
à un homme installé dans l'existence, mais il le fait dans l'urgence (la
course ; vite ! les impératifs). Il est urgent d'accueillir tout de
suite, sans attendre, le fils qui revient. Il est urgent de ne pas permettre à
la culpabilité, à la justification de s'interposer entre le fils et le père. Il
est urgent que le fils devienne fils et que le père devienne père.
Le père du fils aîné
Le père a été transformé par l'attente et le retour du fils cadet. Nous le
voyons dans sa manière d'être avec le fils aîné : il vient au dehors
rejoindre son fils, qu'il supplie en lui disant « enfant ». De même
que le départ du fils au loin a redonné vie aux entrailles du père, de même la
distance que garde l'aîné rend possible la relation avec le père. L'aîné se décolle
du père, il sort de son ombre en restant délibérément hors de la joie, de la
communion.
Le père rappelle qu'il y a un lien qui les unit
encore maintenant - « Tu es toujours avec moi et ce qui est à moi est à
toi » - mais l'aîné, lui, est dans sa logique de mérite :
« Voilà tant d'années que je vis en esclave pour toi et jamais je n'ai
passé outre à un ordre de toi, et à moi tu n'as jamais donné un chevreau pour
que je me réjouisse avec mes amis ».
Ici le père ne se justifie pas, il essaie d'amener l'aîné à un autre niveau
de relation. À la question « À moi qu'as-tu donné ? », le
père répond par « Toi, tu es toujours avec moi ». À l'absolu de
l'avoir exigé par le fils, le père répond par l'absolu de la relation.
Les deux fils sont invités à rentrer en communion
avec le père. À la culpabilité que le cadet veut présenter, le père répond par
des baisers. À la possession exclusive de l'aîné, le père répond en parlant de
communion.
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La promesse de la joie dans le
Nouveau Testament |
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La joie malgré la souffrance
Le thème de la joie court dans ce chapitre 15 de l'Évangile selon saint Luc à
propos de ce qui était perdu et de ce qui est retrouvé. Nous l'avons vu, c'est bien
de joie qu'il est question pour le père. Cette joie est offerte au cadet, et
elle devient accessible pour l'aîné pour peu qu'il continue sa route.
Pour les trois, l'accès à la joie est possible
alors même que la souffrance n'a pas disparue :
Nous ne savons
pas si le fils cadet trouvera sa place comme fils, même si elle lui est
offerte.
Nous ne
savons pas non plus si le fils aîné arrivera à apprivoiser sa solitude pour, à
travers elle, accéder à la communion avec le père.
Le père est dans la joie parce qu'il voit son fils
retrouvé, mais son aîné reste encore au-dehors.
Dans le Nouveau Testament, notamment dans les écrits de saint Jean, Jésus parle
de cette joie qui est liée à la communion. Jésus invite les disciples à entrer
dans cette joie, au moment où il voit s'approcher l'heure de la passion :
« Je vous dis cela pour que ma joie soit en
vous et que votre joie soit complète » (Jean 15,11).
« Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en
mon nom ; demandez et vous recevrez, pour que votre joie soit complète »
(Jean 16,24).
« Mais maintenant je viens vers toi et je parle ainsi dans le monde, afin
qu'ils aient en eux-mêmes ma joie complète » (Jean 17,13).
Il est difficile de trouver le chemin qui permet d'accéder à cette joie.
Il semble inaccessible, ce terrain qu'a trouvé Paul quand il dit dans sa Lettre
aux Romains (8,31-39) :
« Que dire après cela ? Si Dieu est pour
nous, qui sera contre nous ? [...] Qui nous séparera de l'amour du
Christ ? La tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité,
les périls, le glaive ? [...] Mais en tout cela nous sommes les grands
vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui, j'en ai l'assurance, ni mort ni
vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur
ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de
Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. »
Déjà le psalmiste, auteur du Psaume 50, le disait à sa manière :
« Rends-moi la joie d'être sauvé ». L'alliance que Dieu propose aux
hommes est mal accueillie. L'homme peine à rentrer dans cette communion avec
Dieu qui libère.
Qu'en est-il pour nous aujourd'hui ? Pourquoi la joie que Jésus
vient apporter à ses disciples n'est-elle pas davantage manifestée ?
Nous l'avons dit plus haut : la joie n'est pas synonyme d'absence de
souffrance. Il est possible au père d'être dans la joie, alors même qu'au moins
un de ses fils a bien du chemin à faire. Il est possible à Jésus d'être dans la
joie, grâce à sa communion complète avec le Père, alors même qu'il devine que
cette communion va être éprouvée jusqu'à la mort, qu'il fait l'expérience de la
faiblesse des Apôtres qu'il a choisis. La joie que promet le Christ à ses
disciples n'est pas le bonheur, compris au sens de tranquillité et de confort,
elle n'est pas non plus la paix. C'est bien ce que dit saint Paul, à sa
manière.
Cette joie s'enracine dans une communion forte avec Dieu. Voici un autre
exemple pour comprendre davantage ce qu'elle peut être. L'auteur, Etty
Hillesum, est au chevet d'un ami très cher qui vient de mourir, dans un camp de
transit pour être déportée :
« Tout se passe quelque part au-dedans de moi, il y a là de vastes hauts
plateaux sans temps ni frontière et tout se passe là. Et me revoilà parcourant
ces quelques rues. Comme je les ai prises souvent, et souvent avec lui, plongée
dans un dialogue fructueux et passionnant. Et comme je les prendrai encore, où
que je sois au monde, en sillonnant les hauts plateaux intérieurs de la vraie
vie. Attend-on de moi que je me compose un visage triste ou de
circonstance ? Mais je ne suis pas triste ! Je voudrais joindre les
mains de bonheur et de gratitude, je trouve la vie si belle et si riche de
sens. Mais oui, belle au chevet de mon ami mort et où je me prépare à être
déportée d'un jour à l'autre vers des régions inconnues. Mon Dieu je te suis
reconnaissante de tout. Je continuerai à vivre avec cette part du mort qui a
vie éternelle et je ramènerai à la vie ce qui, chez les vivants, est déjà
mort : ainsi n'y aurait-t-il plus que la vie, une grande vie universelle,
mon Dieu. »
Le sentiment de l'exclusion et le réflexe d'exclusion
la Lettre
Dans ce texte, comme dans le passage de
Dans ce travail, il y a l'ajustement aux autres, mais aussi l'ajustement à soi,
à celui que je suis, en vérité. Qui d'entre nous n'a fait l'expérience de la
faute, ne s'est posé la question du sens de l'échec, n'a eu à apprivoiser sa
solitude ? Ces trois domaines d'expériences sont comme des lieux où nous
nous révélons à nous-mêmes : à travers eux, nous mesurons que nous ne
vivons pas ce que nous voulons, que nous sommes comme hors de la vie que nous voudrions
mener.
Ce sentiment d'être à côté, d'être exclu, alors que d'autres semblent tellement
vivre la vie qu'ils veulent mener, appelle facilement la tentation d'exclure
l'autre. En effet, à défaut de sortir de ce sentiment d'exclusion, en
excluant à mon tour, je reprends la main, je subis moins. Je suis moins une
victime passive.
Le fils cadet, marqué par ce sentiment d'exclusion,
va exclure à son tour, mais au lieu d'exclure les autres, c'est lui-même qu'il
exile. C'est encore le sentiment d'exclusion qui fait dire à l'aîné :
« Tu ne m'as jamais rien donné », alors que son père lui avait donné
sa part d'héritage. Et en restant hors du lieu de la fête, le fils exclut le
père qui le supplie.
De l'exclusion à la communion
Avec l'actualité, nous entendons beaucoup parler d'exclusion, et de lutte
contre l'exclusion. Beaucoup d'énergie et d'argent y sont consacrés.
Depuis longtemps, Dieu s'est lancé dans cette lutte contre l'exclusion. Tout au
long de l'histoire, il s'est efforcé de s'approcher de l'homme, tenté de vivre
sa vie selon ses envies, en tenant à distance son Créateur. Avec des alliances
sans cesse reprises, Dieu a lutté contre cette réclusion. Pour en venir à bout,
il s'est lui-même fait homme, il est venu habiter parmi eux pour être au milieu
d'eux. Il vient vers les hommes perdus dans leurs existences creuses et vaines.
Il propose de recréer une relation, en commençant par les pauvres et les
pécheurs. Encore maintenant, par son Esprit, dans l'Église, il continue à
travailler pour que les hommes retrouvent le chemin de la communion.
Pour sortir de cette logique stérile et mortelle de l'exclusion, il nous faudra
un témoin compatissant, qui témoignera d'une bienveillance inconditionnelle et
aimante. Il tendra la joue à celui qui le frappera, il accueillera le fils
perdu dans sa quête insensée. Celui-là est capable de mettre à distance sa
souffrance, ses blessures, tout en restant attentif à l'autre ; il accepte
de voir souffrir l'autre, de se laisser toucher par sa souffrance, tout en
restant proche. Pour cela un début de communion devient possible ; avec
elle, la joie peut venir, simple, discrète, mais tangible et réelle.
Ce qui est possible aux hommes faillibles l'est à plus forte raison à Dieu.
Saint Paul, Etty Hillesum témoignent de cette rencontre avec Dieu qui - c'est
là notre foi - ne fait pas défaut. Ils ont su s'appuyer sur cet amour de Dieu
qui a été leur roc, leur force, quand bien même leurs vies ont été éprouvées
jusqu'au bout.
Ceux-là ont
découvert une certitude d'exister pour Dieu, certitude indestructible qui ouvre
à un sentiment de plénitude de vie, qui jaillit dans le coeur en joie, et en
action de grâce. Par leur témoignage, ils nous invitent à entrer dans la joie
du Père.
10 mars 2007
La gloire de Dieu
"Car la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme c'est la vision de Dieu. Si déjà la révélation de Dieu par la création procura la vie à tous les êtres qui vivent sur la terre, combien plus la manifestation du Père par le Verbe procure-t-elle la vie à ceux qui voient Dieu" (S.Irénée de Lyon, Contre les hérésies IV, 20, 7)
La liberté glorieuse des enfants de Dieu
Dieu n'a pas créé « le meilleur des mondes », justement parce que nous ne sommes pas faits pour l'ordre du monde, aussi, si notre vie s'éternisait dans « le meilleur des mondes », même celui-ci serait pour nous un enfer, puisque nous n'y verrions pas Dieu, qui est notre seule fin ultime. Dieu a donc voulu un monde adapté à la contingence de personnes libres créées en chemin vers Lui et, dans le cas de l'homme qui est un esprit incarné, marchant à travers le hasard et l'inachèvement de la matière, cette part de chaos que comporte le monde matériel (le « tohu-bohu »de Gn 1, 2). Ce monde a suffisamment d'imperfection pour appeler un achèvement et un dépassement qui ne peut se faire qu'à travers la liberté des hommes dans l'ordre de la justice et de l'amour. Ce dernier transcende la création matérielle, parce qu'il relève ultimement du Royaume de Dieu..
04 mars 2007
Rends moi la joie d'être sauvé 2
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Ouvre les yeux et regarde! |
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Le
frère Yves Combeau, trente-cinq ans, est historien de formation (sa thèse de
l'École des Chartes portait sur le règne de Louis XV). Il vit à Paris, au couvent
de l'Annonciation. Ses recherches actuelles portent sur l'histoire politique du
18e siècle. Il est aussi accompagnateur de dirigeants chrétiens et d'hommes
politiques, et aumônier de scouts. Il est le secrétaire général de la Province La
Porte
Il y a quelques années - nous en avions vingt au plus -, nous pérégrinions vers
Conques ou Saint-Jacques. Et nous chantions en chemin : « Je veux voir Dieu ».
Je
veux voir Dieu,
Le
voir de mes yeux,
Joie
sans fin des bienheureux,
Je
veux voir Dieu.
Ce
chant est un canon et il se répète indéfiniment.
« Je veux voir Dieu ». Eh bien ! J'ai fini, était-ce sur l'Aubrac ou dans les
combes du Cantal, par me dire que ces paroles étaient fausses.
Je ne voulais pas voir Dieu. Je voulais voir, oui, mais voir Dieu ?
Ce que je voulais voir, à vingt ans, c'était le bonheur. Il me semble que
beaucoup de chrétiens, que la majorité des chrétiens, ressemblent un peu au
garçon que j'étais. C'est leur bonheur qu'ils veulent voir.
Et j'avais le sentiment de ne pas le voir. De buter. Contre des voiles, des
obstacles, des inaboutissements. Tout près : trop loin.
On
peut être, pour citer Péguy parlant de sa propre jeunesse, cet « ardent,
sombre et stupide jeune homme » et avoir raison. Il me semble que j'avais
raison. Habitués que nous sommes, fils et filles de l'Occident, au silence de
Dieu, à la grisaille des églises, à l'inexpressivité de la liturgie et à
l'inconfort de la foi, nous nous résolvons peut-être trop vite, passés nos
vingt ans, à ne plus voir. Une vie d'aveugle s'engage, dont le mérite est
grand, mais aussi l'aridité.
Être
aveugle est une malédiction
Or l'Évangile est rempli de gens qui veulent voir. Ils se pressent, ils
s'agglutinent même autour de Jésus. Des simples, des anonymes, des foules, qui
redemandent des miracles, mais aussi des savants et des lettrés, les pharisiens
auxquels la multiplication des pains ne suffit pas. Être aveugle, dans
L'Évangile, est une malédiction.
Il
faut voir et Jésus fait voir.
Les
Mages viennent de loin pour voir.
Syméon
se réjoui d'avoir vu.
Zachée,
qui est petit, monte sur un arbre pour mieux voir.
De nombreux aveugles sont guéris et, ce qui
revient presque au même, des sourds entendent.
Sur
la montagne, les disciples voient ce qu'ils n'avaient encore jamais vu.
À
l'approche de sa Passion, Jésus dit : « Bientôt, vous ne me verrez
plus... »
Quand elle rencontre l'homme dans le jardin, Marie-Madeleine ne voit d'abord
que le jardinier ; puis ses yeux s'ouvrent et elle voit le Christ. Alors
elle court annoncer la nouvelle.
Saint
Jean conclut son Évangile par : « Ce que nos yeux ont vu, ce que nos
oreilles ont entendu, nous vous le rapportons. »
Souvent, donc, nous entendons, ou nous pensons
entendre, mais nous ne voyons pas, ou nous pensons ne pas voir.
Certes,
saint Jean dit aussi : « Heureux ceux qui croient sans avoir
vu », mais ne reconnaît-on pas là le préambule des Béatitudes :
« Heureux ceux qui souffrent... » ? Les Béatitudes sont
paradoxales et cette parole ne l'est pas moins. Nous nous accrochons à elle
parce que nous ne voyons pas, nous qui voudrions voir. Mais, pas plus qu'il
n'est bon de souffrir, il n'est pas bon d'être aveugle. Il est admirable de
croire sans voir, mais il est meilleur de voir.
Dans
le monde de parole qu'est l'Évangile, ce monde de maîtres et de disciples, de
scribes et de légistes, d'écriture et de témoignage, il semble donc que le
regard et la vue ont un rôle, une place propre. Nous, chrétiens, nous parlons
et nous écoutons. Nous sommes disciples par les mots et les idées, qui
reflètent le Verbe. Mais qu'en est-il de nos yeux ? Si nous voyons, que
voyons-nous ?
Voir le désert, voir la création
Et puisqu'il n'est pas bon d'être aveugle,
ouvrons les yeux, et voyons.
Il est dit que nos yeux cherchent Dieu. Cherchons-le.
Où peut se trouver le Seigneur ? Ceux qui le cherchent par toute leur vie
vont souvent le quérir au désert. Fort bien, allons-y. Et avant de parler d'un
désert figuré, parlons d'un désert au sens propre.
Qu'y a-t-il dans le désert ? Rien ? Pas exactement. Il y a une
quantité considérable de pierraille et de sable, du soleil, du vent, quelques
touffes d'alfa et, parfois, l'oreille passante d'un fennec. C'est peu. C'est
surtout, tout ceux qui sont revenus du désert en témoignent, inhumain. Le
paysage du Sahara est inhumain. Sa vastitude effraie. Les repères manquent. On
n'est pas chez l'homme.
la Création. La la Terre
Ce paysage sans humanité, c'est
Il nous montre Dieu - c'est un spectacle désarçonnant - dans une nudité
primitive. L'expérience spirituelle du désert est très forte. Le contact avec
le divin est immédiat, même s'il est un peu effrayant. Tous les voyageurs du
désert, de Charles de Foucauld qui y cherchait Dieu à Saint-Exupéry qui ne l'y
cherchait pas, mais l'y pressentait, ont vu quelque chose de Dieu dans
le désert.
la Création la Création. Oui
Mais Dieu se donne à voir en toute
Tous disent quelque chose de l'intelligence, de l'ingéniosité, de la beauté de
Dieu. Miroirs modestes, mais miroirs divins. C'est le trait de génie -
« trait » au sens antique : coup de tonnerre - de saint François
d'Assise que d'avoir déchiré pour nous le voile qui recouvrait, depuis
l'extinction du paganisme, le miroir de
Les religions païennes d'Occident,
particulièrement la religion romaine, étaient des religions naturelles. Les
Romains respectaient, plutôt qu'ils ne les vénéraient, les bois, les eaux, les
carrefours, le vol des oies, les bouches des cavernes, parce qu'ils leurs
parlaient des effrois primitifs, de la vie, des rencontres, du destin et de
l'au-delà. Rien n'est moins intellectuel que la religion romaine ; loin de
recouvrir le miroir de la divinité par la réflexion abstraite, les Romains se
sont contentés de donner des noms vagues, souvent empruntés à d'autres cultes,
à ces éclats de visibilité divine qui les entouraient.
Or cela, saint Paul l'a bien senti qui accordait aux païens d'être parvenus, en
tâtonnant, mais sans erreur majeure, à la porte de la foi. Les Pères ont nommé
cette démarche naturelle la præparatio philosophica, la
« préparation à la foi par la sagesse », mais cette sagesse était
tout imprégnée de religiosité.
Oui, l'oiseau parle de Dieu et saint François,
en retour, parle à l'oiseau. Voici déjà qu'avec lui, nous commençons de voir,
parce que le spectacle nous accueille chaque matin par la fenêtre. La moindre
promenade peut devenir oraison, si nous apprenons à distinguer Celui qui a fait
ce que nous voyons.
Voir autrui
Et parce que nous sommes créés, nous aussi,
hommes et femmes, nous sommes miroirs de la divinité. Quiconque a aimé - et qui
n'a pas aimé ? - a vu se déchirer une sorte de voile, et a été pris par
l'extase d'une vision.
Apprendre à voir autrui, c'est donc
reconnaître dans celui ou celle que j'aime un cadeau de Dieu. Et même dans mon
propre corps, avec ses beautés et ses petites misères. Nous autres, fils et
filles de l'Occident, avons appris avec la mentalité moderne cette chose
monstrueuse qui consiste à instrumentaliser l'autre, à le réduire à un objet, à
une chose, manipulable, utilisable. Mais la Bible
Les anges, en particulier, révèlent Dieu mais
ont un visage d'homme. Angelos, en grec, ne signifie rien d'autre que
« messager ». Lorsque Abraham accueille, à Mambré, les anges qui lui
annoncent la fin de son infertilité, le texte dit : « les
hommes », puis : « l'homme », puis : « le
Seigneur ».
Je ne veux pas ici m'enferrer sur la question de
la nature des anges, mais il semble bien que, dans l'hospitalité biblique,
chaque homme, chaque femme, est accueilli comme un messager du Seigneur, comme
un ange possible, comme un ange probable. L'honneur qui lui est rendu
s'apparente à un rite religieux. Et le plus religieux de ces rites de l'accueil
est celui du repas.
Apprendre à voir Dieu dans l'homme, consiste à
apprendre à se laisser toucher, émouvoir, fasciner par toute rencontre humaine
comme par une rencontre divine. À se répéter devant chaque homme la parole de
Dieu sur le Christ : « En lui, j'ai mis tout mon amour. »
Non
seulement parce que tout homme a été façonné par Dieu, mais parce qu'il est le
Temple de Dieu. Le corps lui-même, affirme Paul, est Temple du Seigneur.
Mais ce qui est révélé dans la femme, l'homme,
l'enfant que j'aime, est moins aisément dicible que le simple spectacle de la
nature. L'acharnement des poètes de l'amour à dire, redire, redire encore
l'objet de leur amour témoigne de la difficulté de savoir ce qu'il est. Certes,
la splendeur des corps humains est comme la splendeur d'un corps animal ;
le pelage du chevreuil est comme la peau d'une femme : miroir de la beauté
de Dieu ; et plus encore les regards de l'un et de l'autre. Mais il y a
plus de profondeur et de mystère dans l'amour. Le regard d'un chevreuil ne me
trouble pas comme le regard d'une femme.
Dans l'amour, je pressens de la gravité, de la
profondeur, de la joie mais aussi de l'amertume, presque de la douleur. L'amour
crée le manque. Comme le désert, l'amour emplit d'une vision qui est une
révélation, qui fascine, mais fascine comme en creux, comme en
interrogation.
Il faut n'avoir pas aimé pour ne pas s'être heurté à l'énigme qui, dans l'élan
vers le corps de l'autre, fait pressentir un au-delà, ou plutôt une intériorité
ineffable qui n'est pas de notre vie mais qui est désormais notre
vie.
L'amour humain est sacré parce qu'il manifeste le
divin. Nous le savons bien ; il n'est pas besoin de l'expliquer ;
quiconque en a fait l'expérience le sait. Mais l'amour et le désert ont en
commun le silence, la dévaluation des mots. L'adolescent amoureux ne parle
pas. La révélation de l'amour lui a appris qu'il est un espace que le discours
n'atteint pas. La poésie peut-être, mais la vraie poésie est rare.
Dans le Cantique des Cantiques, la Bible
la Transfiguration
De même Jésus n'explique-t-il pas toujours ce que
les disciples ont vu. Ce qu'ils voient les fascine et les désarçonne, mais ils
n'en ont pas la clé.
Jésus n'explique rien des trois théophanies, des trois manifestations de sa
divinité, que rapporte l'Évangile : rien du Baptême, rien de
Les disciples voient, mais que voient-ils ? Lorsque nous aimons,
nous savons que nous voyons, mais que voyons-nous ? Les disciples
et nous-mêmes sommes bouleversés, mais par quoi ? Nous allons
approfondir cette question.
Le miroir de l'art
Un des moyens de la manifestation de la splendeur
humaine est l'art. Non pas parce que l'art représente l'homme extérieurement -
cela n'est vrai ni de la peinture abstraite, ni de la musique, ni de
l'architecture -, mais parce qu'il manifeste l'intériorité de l'homme. L'art
n'est pas un discours sur l'homme. L'art qui veut discourir se périme
lui-même ; les périodes creuses de l'histoire de l'art sont des périodes
d'art bavard, d'art esclave du discours, pour ainsi dire étranger à lui-même.
La chose est vraie spécialement pour l'art sacré. L'art chrétien intellectuel
et froid du XIXe siècle, cet art chargé de discours, de règles, d'obligations,
manifeste d'autant moins qu'il discourt plus. Quelle est sa faiblesse quand on
le compare à l'art naïf des hautes époques, à l'art volontiers facétieux,
expressif ou réaliste du moyen âge, à l'art « sauvage » de notre
époque !
Mais nous ne sommes sortis des pièges de cet art bavard qu'en apprenant, par
l'abstraction et le surréalisme, c'est-à-dire par l'énigme, l'énigme manifeste,
à rouvrir les yeux.
Tout art est sacré en ceci que tout art est une
expression du mystère de l'artiste et de ce qu'il aime, une manifestation, et
même une transfiguration du réel. C'est là le coeur de la démarche du père
Couturier et de la revue L'art sacré : commander à des artistes qui
ne se disent pas toujours chrétiens, parce que leur art est, avec ou sans
discours, une manifestation du mystère sacré de l'homme, créature de
Dieu : Matisse, Manessier, Léger, Le Corbusier. Et il ne fait pas de doute
que chez un Matisse, pour ne citer que lui, la perception de la dimension
sacrée de sa propre oeuvre a émergé dans sa tentative d'exprimer, avec ses
moyens particuliers, le mystère chrétien.
Mais dans cette aventure de L'art sacré,
les réactions furent vives parce qu'il fallait rouvrir les yeux, rééduquer le
regard, faire tomber les écailles du réalisme plat - du réalisme faux - de
l'imagerie pieuse. Comme si l'art, libéré, rendu à lui-même, à sa sauvagerie
native, faisait peur. Le même désarroi fascinant qui nous a saisis au désert et
dans l'amour nous surprend devant les floraisons joyeuses et les graffiti
tragiques de la chapelle de Vence, devant le Christ barbare de Germaine
Richier, devant les rivages primitifs de Manessier.
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Voir n'est pas expliquer |
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La Création
Le problème est dans notre regard, d'une part, et d'autre part dans ce qui est
donné à voir : qu'est-ce que c'est ?
Le
problème est dans notre regard. Si Jésus ouvre autant d'yeux, c'est que les
regards sont fermés.
Jésus, lui, voit. À Simon le pharisien qui lui
demande, désignant la pécheresse en pleurs : « Sais-tu qui elle
est ? », Jésus répond qu'il le sait, alors qu'elle n'a pas parlé. Et
il ajoute, montrant qu'il sait mieux, plus et plus profond que Simon le
pharisien : « Tu vois cette femme ? Il lui sera beaucoup
pardonné, car elle a beaucoup aimé. »
Lorsque
Nathanaël, surpris d'entendre Jésus lui dire qui il est, alors qu'il ne le
connaît pas, Jésus répond : « Je t'ai vu sous le figuier ».
Lorsque le jeune homme riche a fini de parler, l'évangéliste dit :
« Jésus posa son regard sur lui et l'aima. »
la Croix
Le regard donne une connaissance que la parole
n'atteint pas.
Le regard, qui est silencieux, va au-delà de la parole. Mais les disciples et
les auditeurs ne voient pas. Ils ont beau assister aux miracles, ces
manifestations visibles, ils ne voient pas. C'est au terme des miracles les
plus éclatants que les foules demandent encore un signe, que Jésus leur refuse
ou plutôt, renvoie énigmatiquement à
Mais rien ne dit que les disciples ont mieux vu
que les foules. Lorsque Jésus dit : « Il y a plus ici que
Jonas », c'est de lui-même qu'il parle. Mais les disciples ne voient pas.
Car Jésus n'explique pas.
Il
n'explique pas plus au moment de la Résurrection. Au
Peu après, les disciples d'Emmaüs voient Jésus
sans le voir. Ils ne le reconnaissent pas. Jésus pourtant leur explique :
« il leur dit tout ce qui, dans les Écritures, avait trait à
lui » ; or ils ne le voient toujours pas. L'explication n'ouvre pas
les yeux. La parole et le regard ne sont pas la même chose. Ce n'est que par un
signe dont le sens n'est pas évident - Jésus rompt le pain et bénit - que les
regards s'ouvrent.
Trois manifestations
J'ai
parlé du désarroi qui, en même temps que la fascination, saisit celui qui
regarde la Création la Création
Car
Cependant ces indices ne sont pas obscurs. Ils sont même évidents ; nos
yeux vont et viennent sans voir, mais ils voient !
Reprenons les trois théophanies, les trois grandes manifestations de la divinité
de Jésus, et regardons.
Au Baptême de Jésus, le ciel s'ouvre et la voix
du Père prononce : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en lui j'ai mis
tout mon amour. » C'est assez dire qu'il y avait quelque chose à voir dans
le Baptême, épisode étrange dont Jean le Baptiste lui-même ne comprend pas le
sens, puisqu'il ne veut pas baptiser Jésus.
Mais que voyons-nous ? Que Jésus descend
dans l'eau du Jourdain. Il imite le peuple d'Israël qui, franchissant cette eau
qui faisait mémoire de la mer passée quarante ans plus tôt, célébrait à la sortie
du désert son passage de la mort à la vie. Jésus prophétise ainsi sa mort et sa
résurrection, ce que saint Jean nomme en bloc, indissociablement, « la
gloire » du Seigneur. Et en effet, une « gloire » advient par la
bouche du Père. la Transfiguration la Passion la
Croix la Pâque La
Création
Chacune des deux autres théophanies,
Ce qu'il faut voir, ce que les disciples, Jean le Baptiste, Pilate même voient
sans le voir, ce qui est évident mais que nos yeux refusent, c'est l'énigme
fascinante et terrible de la mort et de la vie, de la mort et de la
résurrection.
Et ce que Marie-Madeleine voit, ce n'est pas le Christ mort qu'elle est venue
voir ; ce n'est pas le Christ d'avant la mort que, sans nul doute, elle
regrette et désire ; c'est le Christ mort et vivant. C'est ce noeud
de vie et de mort, de mort et de vie, indissociables et glorieux, qui est le
coeur du message chrétien, qui est le passage,
L'art ne montre pas que la vie. L'art pleure et chante, célèbre et crie. Des
chasses préhistoriques dans les grottes de la vallée des Eyzies-de-Tayac aux
tableaux de Pollock ou du Caravage, une onde de violence traverse toute représentation
peinte, et cependant la promesse de l'immortalité n'est pas absente du plus
sombre des tableaux. La chair défaite de saint Jérôme côtoie la pourpre de son
habit cardinalice.
La beauté n'est pas le plaisir ; elle est plus grave que le plaisir, parce
qu'elle a saisi la mort en même temps que la vie ; elle est plus élevée
que le plaisir, parce qu'elle est saisie par la vie jusque dans la mort.
L'amour enfin ne montre pas que la vie. Celui qui
aime connaît dès les premiers instants la douleur de l'absence, la frustration
de l'insatisfaction, la griffe du fantasme, figures de l'impossibilité et de
la mort. « L'amour », dit le Cantique des Cantiques,
« est aussi fort que le Shéol ». Étonnante comparaison, quand la
question initiale du poème était précisément : « À quoi te
comparerais-je, ma Bien Aimée ? »
Le secret du regard ouvert serait-il donc
qu'il ne s'ouvrirait que sur le malheur, ou sur l'impossibilité du bonheur entier ?
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Le secret de l'amour |
|
Mais
ce n'est pas vrai. L'amour est heureux. Il est à la fois tragique et heureux.
C'est un secret, non pas au sens où Dieu l'aurait dissimulé, mais au sens où,
même en le vivant, nous avons du mal à l'exprimer. Et le prédicateur n'a pas
plus d'habileté. Le mystère chrétien est cette énigme que nous vivons sans
pouvoir la dire, ou plutôt, sans pouvoir entièrement la dire ; cette
expérience dicible et indicible à la fois.
L'amour
est tragique et heureux.
La vie est tragique, parce qu'elle comprend la
mort. Mais elle n'est pas malheureuse. Elle est, dans sa tragédie, d'une
indicible beauté. Elle est forte, superbe, âpre et heureuse. Voir la vérité de
la vie, qui comprend la mort, demande de la force. De la virilité même, au sens
où sainte Thérèse d'Avila demandait à ses filles, elles qui voulaient faire de
leurs vies une contemplation, d'être « viriles ». Celui qui voit
combat.
Celui qui voit la gloire ne se repose pas, mais se lève. Celui qui voit est
lui-même plongé dans le drame, est lui-même saisi par la gloire. Il sait qu'il
mourra, il sait qu'il meurt, il sait qu'il vivra au-delà de la mort.
Celui à qui le Seigneur ouvre les yeux voit la
mort et la résurrection, sa mort et sa résurrection. Ensemble. Il voit la
gloire du monde et sa propre gloire. Cette beauté glorieuse que le temps et le
destin dévorent, et qui sera victorieuse.
Terrible révélation que celle qui, en
manifestant que le monde et l'homme sont le Temple de Dieu, révèle la vie, la
mort et la vie, révèle l'authentique nature de la gloire. Mais
n'était-il pas dit du Temple, dès l'Ancien Testament, « ce lieu est
terrible » ? Nous le savions depuis toujours.
Le bonheur que donne la vision de la gloire est
au-delà de la satisfaction animale, du confort béat, de l'absence de souci que,
par paresse, nous appelons banalement « bonheur ».
Le bonheur est au-delà de ce jouir que les
philosophes du XVIIIe siècle ont nommé « bonheur », mais dont ils
n'ont pas trouvé le secret parce qu'ils n'en ont jamais admis la condition
mortelle, et même l'essence mortelle. Il fallait qu'ils affrontassent, eux et
leurs héritiers les idéologues des deux siècles suivants, la vision de la mort que
le plus simple des bouquets de fleurs contient. Ils ne l'ont pas voulu. Ils ne
voyaient pas. la Passion la Vierge.
Pour soutenir la gloire, pour soutenir le spectacle du monde mort et ressuscité
en même temps que le Christ est mort est ressuscité et que nous-mêmes sommes morts
et ressuscités, dans le même drame de
la Création
La foi n'est pas l'acceptation de l'aveuglement,
si admirable soit-elle. La foi est l'acceptation de la vision. La gloire
chrétienne est tragique et magnifique.
La foi passe par le silence parce qu'au-delà des mots, qui parlent de la vie,
il y a le silence, qui est la parole de la mort, puis la résurrection, qui est
vie par la mort, qui est silence et parole, qui est le Verbe.
Nous le pressentons tous et nous l'avons toujours pressenti, depuis nos
premiers pas dans
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Ouvre-toi ! |
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03 mars 2007
Prière universelle
Aujourd'hui c'est ton baptême Maëlle ma petite fille.
Ta maman m'a chargé de l'écrire et de la dire au cours de cette cérémonie où nous te confions à l'amour du Père.
- Pour Maëlle et
pour tous les enfants qui s’ouvrent à la vie. Que sur leur chemin ils
découvrent que tu demeures en toute personne qui aime. Seigneur nous te prions.
- Pour le parrain
et la marraine, Yorick et Marie Laure. Que ton Esprit les guide dans l’engagement
qu’ils prennent aujourd’hui. Seigneur
nous te prions.
- Pour Tara, elle
va bientôt recevoir le sacrement du baptême et entrer dans ton Église. Que
ton amour illumine sa vie et la guide. Seigneur nous te prions.
- Pour mamie Marie
Louise et papé Marcel. Ils n’ont pas pu venir aujourd’hui mais sont avec
nous par leurs pensées et leur amour. Seigneur
nous te prions.








