Le Blog d'Annik

méditations libres sur le sens de la vie, sur la foi...

02 août 2007

La rage de la perfection

   
 

La rage de la perfection

 
 

 

 

 

 
 

 

 

1. La première vérité

 


       Je voudrais dire une chose, une seule chose, je   voudrais la clamer, la chanter, la hurler, pour qu'elle puisse enfin être   ENTENDUE. Car je connais des gens qui la savent, qui la disent, qui l'enseignent   et qui ne l'entendent pas. La preuve : leur vie est comme écrasée de   l'absence de cette chose-là. Et c'est une chose simple, infiniment simple,   qui ne demande aucune érudition pour être comprise, aucun effort pour être   atteinte. Elle est donnée là, donnée d'avance. Et en plus, si j'ose dire,   c'est la vérité chrétienne, toute la foi chrétienne ne fait que dire ça, mais   le dire à fond, le dire absolument, le dire sans réserve.

 


       Qu'est-ce donc?

 


       C'est que
nous n'avons pas à mériter l'amour. Ou, en bon et honnête langage   chrétien, Dieu, Dieu lui-même, le fameux Tout-puissant, Dieu nous aime le   premier, il nous aime tels que nous sommes, il nous aime d’abord, et rien,   absolument rien ne peut entamer cet amour indéfectible.(1)
 
    Et si nous croyons en Jésus Christ, c'est parce   qu'il est le visage et la voix de cet  amour-là, et que les signes qu'il   donne d'être auprès du Père ne sont pas les fantasmagories attendues par la   crédulité publique, mais c'est le soin, encore le soin, la nourriture, la paix   du cœur, le retour des enfants perdus, l'amour, enfin, la haute et humble   tendresse, la divine douceur, si forte, si impitoyable à tout ce qui veut   meurtrir l'homme.
      La foi chrétienne, relisez l'Épître aux Romains, ça   commence comme ça: je n'ai plus à me tourmenter de mon impuissance, je n'ai   plus à enrager de mes faiblesses, je n'ai plus à me tendre dans une raideur   désespérée pour me rendre conforme à ce qu'il faudrait que je sois pour que   Dieu daigne enfin abaisser son regard sur moi. Car c'est Dieu lui-même qui   vient vers moi, m’aimant en son Christ notre Seigneur, pour transformer mes   démons en diables de papier, et faire de ma faute cette vieille peau morte   qui tombe au lever du jour.

 

    Le grand commencement, c’est que Dieu est en   nous grâce, c’est-à-dire don, cadeau, pure libéralité. Et ce cadeau, c’est ma   vie, ma liberté, ma bonne puissance, une jubilation d’exister inentamable,   une communion avec toutes choses et avec mes frères qui peut subsister à   travers tout.
      Le grand commencement, c'est la foi que
rien ne peut nous séparer de cet   insaisissable amour venu d'En-haut et que nous ne pouvons ni produire ni   maîtriser, bienheureuse impuissance, car elle nous défait de cette prison, le   moi revendicateur et apeuré. JE SUIS ! Puisque Dieu, abîme d'inconnaissance,   se fait en moi ce souffle et ce soulèvement où resurgit la création, et plus   forte infiniment qu'aux premiers jours du monde.
 
 

 

*

 

 

 

    Tout le monde sait ça : je veux dire,   parmi les chrétiens.
      C'est la banalité même. Et pourtant, j'ai dit et je répète   : cette parole est peu entendue. Du moins, je le crains. Du moins, c'est le   cas de trop de gens que j'ai connus. Et quels gens! Dévoués, engagés,   consacrés, vraiment et par le plus sérieux d'eux-mêmes.

 

   Cette parole   n'est pas entendue de la bonne oreille, cette oreille qui entend la parole à   la jointure de l'être, là où sont les enjeux absolus, la vie et la mort, la   folie et le sens, la damnation ou la liberté. Cette oreille que devait bien   avoir  le paralytique, quand le jeune rabbi lui disait: « Lève-toi et   marche », ou Zachée tout heureux quand il lui disait: « Le bonheur est entré   dans cette maison. »

 

    Oui, j'ai connu, je connais des gens   croyants, dévoués, sincères – je  voudrais bien être aussi vertueux   qu'ils le sont – et pour qui cette parole qu'ils savent, qu'ils disent,   qu'ils enseignent, est comme murée dans un incroyable silence.

 

   La preuve: leur tristesse.

 

    Leur tristesse secrète, par-dessous la joie   obligatoire, le bel entrain de la volonté, la bonne figure qu'ils font en   toute circonstance.
      Ou, en d'autres cas (ou les mêmes à d'autres moments ?)   leur épouvantable tristesse étalée, irrésistible.

 

   D’où vient-elle, cette idée que nous devons mériter   l’amour ? Qu’il faut d’abord nous montrer dignes et qu’ensuite, ensuite   seulement, nous serons aimés ?

 

   Dire qu’elle vient du christianisme est assez   étrange, puisque la foi chrétienne commence précisément par mettre fin à   cette idée-là ! Ou est-ce qu'il y aurait, chez les chrétiens et dans leur foi   même, quelque chose qui irait à contresens ? Mais encore, d'où vient le   contresens ? Peut-être, sans doute, d'une tentation très profonde, celle   d’Adam et d'Ève au jardin, celle du Christ au désert, quand l’Ennemi – le   menteur-meurtrier à l'origine – use  de la parole de Dieu pour prendre   l'homme au piège de la mort. «Dieu n’a-t-il pas dit... ?» Dieu n'a-t-il pas   dit en effet, et par Jésus lui-même, que nous devions obéir aux   commandements, être
  parfaits comme notre Père est parfait, dépasser la justice des Pharisiens en   nettoyant à fond le dedans de la coupe et du plat ? «On vous a dit... moi je   vous dis... »

 

    Mais ces paroles, on ne peut les entendre   qu'à entendre en elles, comme tout à fait premier, l'amour du Père qui veut   notre vie – et rien d'autre ...

 

   Toutefois, le redoutable contresens peut trouver   appui, ou se cristalliser, dans une certaine idée qu'on se fait du bien, de   la perfection, de la sainteté. Je vais en dire quelques mots.

 


 
2. La trop belle image

 


      L’Évangile est mystérieusement sans contenu. Je veux dire   : sans législation, sans méthodes ascétiques ou mystiques, sans philosophie,   sans doctrine même, au sens ordinaire du mot. Il est au-dessus et plus au   fond, par-delà et en amont, non point le noyau mais le cœur du noyau. En ce   monde, point de ce monde.

 

      L’Évangile sera toujours inscrit. Entreprise redoutable. Elle prête à   déviance. Car il faut que l'Évangile prenne figure en ce monde, parmi les   choses humaines ; mais cette figure, à chaque fois, est menace de sa perte.   Pour ce qui nous importe ici, ce seront les figures de l'homme parfait, de   l'homme accompli, que désigneront, dans le langage courant du monde   catholique, les mots redoutables de saint et de sainteté.
      « Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et vous dites   que c’est un possédé. Le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant et cours   dites que c’est un ivrogne et un glouton. » Les plus proches du Christ seront   ses apôtres ou envoyés. Non point sages sur la montagne ou renoncés au fond   des grottes, mais courant le monde, offerts aux hommes, aussi à l'aise, dira Paul,   dans l'abondance que le dénuement; hommes de la parole, jetés dans l'action   (comme leur Seigneur), brassés dans le grand pétrin de la pâte humaine.

 

    L'ascèse n'est pas une création chrétienne.   Il y a des moines ailleurs ; bouddhistes, entre autres. L'Inde a une science   de l'ascèse, antique, immense. La sagesse grecque savait le prix de   l'abstinence ; même l'Épicurisme, le vrai, consiste à s'en tenir aux plaisirs   naturels et nécessaires, avec juste un peu des naturels non nécessaires :   règle impitoyable à nos envies.

 

    Quand la foi chrétienne se fait ascétique,   qu'est-ce qu'elle fait au juste? L'union entre l'Évangile et   l'ascèse ne va pas de soi. L'ascèse réfère au désir de paix intérieure, «   l'apathie », le non-pâtir des Grecs ; au désir d'élévation de l'âme vers   l'Ineffable ; ou, enfin, à la venue en l'homme de ce grand non-désir qui le   délie de toute attache et de toute soif.
      L'Évangile est amour. Le cœur de l'Évangile, le cœur de   Dieu, c'est
agapè, la très pure et brûlante tendresse qui enveloppe et enflamme   tout l'homme. Car c'est feu. C'est plus violent que le désir. C'est le grand   divin désir qui n'aspire qu'à l'amour même...

 

   Cet amour ne délie pas de la douleur. Il la fait   lever au contraire. Il révèle au monde sa douleur inconnue. Il ne la dissout   pas – ce serait quitter l'homme – il la traverse et la transfigure. Non qu'il   aime la douleur : comment l'amour aimerait-il la douleur ? Sa substance est   toute joie, l'amour n'est que jubilation. Mais parce qu'il aime, l'amour   préfère pâtir que moins aimer.

 


      Et l'ascèse, là-dedans ?

 


      Il y a deux pièges, qui ne furent pas toujours évités (et   peut-être bien d'autres, auxquels je ne pense pas).

 

    Le premier, c'est que l'ascèse peut quitter   l'amour. La voie du Christ se confond alors avec la voie des antiques   sagesses. Voici l'homme seul (n'est-ce pas le premier sens du mot « moine» ?)   ; seul avec l'œuvre de se défaire de toute attache et de s'élever vers le   seul nécessaire. Mais le lieu premier du Fils venu en chair d'homme, c'était la   communion. «Là où
  Deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis. » A la place de cette   tendresse qui, dans l’Évangile, est Dieu, vient ici la bienveillance que   l’homme délivré des passions accorde à toute créature. C’est bien mais c’est   autre chose.

 

    Le second piège, c’est que l’ascèse vienne se   loger dans la douleur de l'amour. Chemin des mortifications frénétiques, de   destruction qui témoignera, pense-t-on, de l'intensité de l’amour. Si je me   crucifie, ne suis-je pas proche du crucifié ? Mais il ne s'est pas crucifié   lui-même, il s'est offert à la folie des hommes pour que Dieu passe jusqu'en   cet abîme et que rien ne soit en dehors de son amour. Et qu'est-ce que cet   éloge de la maladie qui a circulé parmi les chrétiens ? Quand Jésus voit un   malade, il ne lui prêche pas la croix, il le guérit. Est-ce que l’imitation de Jésus   Christ s'arrêterait au seuil de sa grande bonté ? Et si nous ne pouvons   guérir comme lui, tâchons du moins de garder son esprit.
      Condamnerons-nous l'ascèse? Ce serait bien sot. Car Jésus   a
aussi   jeûné. Mais pour l'homme de l'Évangile, l'ascèse n'est pas première, elle   n'est même pas essentielle.

 

 

 

 *

 

 

 


      La modernité, si éprise de liberté, si fortement   insurgée contre les perversions de la tradition, serait aussi, selon Michel   Foucault, l'âge de la discipline. C'est au XVIIIe siècle que   paraît l’automate, figure de l'homme enfin totalement
produit ; et que Frédéric Il transforme ses   soldats prussiens en automates militaires ; et (toujours selon Foucault), que   les frères des écoles chrétiennes en font autant avec leurs élèves.   Mouvements réglés, tous ensemble, parfaite conformité. Le temps est celui de   l’horloge. Il nous faut des soldats, des ouvriers, des citoyens utiles.
      C’est au XVIIIe siècle que Kant sauve,   pense-t-il, la conscience morale des désastres métaphysiques : «tu dois »,   l'impératif catégorique, est le commencement, le premier mot de l'esprit en   nous.

 

   Aucun rapport entre la hauteur morale de Kant et   les procédures disciplinaires ? Historiquement, je me garderai bien d'en rien   dire. Mais je vois bien, en revanche, comment les deux peuvent se joindre   pour produire concrètement l'homme convenable, l'homme en règle, l'homme en   paix avec lui-même et adapté avec justesse à l'exigence sociale. Dedans, le   sens du devoir, le grand « il faut» qui précède tout, qui mènera le paysan ou   l'ouvrier aux tranchées de

la    Grande

guerre, qui tiendra les humiliés et les écrasés dans   le respect des lois, et les époux mal joints dans la stricte observance des   apparences de l’amour. Dehors, les législations, règles et règlements, les   procédures, les bonnes manières, les choses à dire et à faire – tout le   savoir – qui préserve l’homme ou la femme de cette chose horrible : la   perplexité, l'imprévu, le non-prescrit, la nécessité de la clarté du cœur.

 

     Un   certain christianisme traditionnel s'arrange au mieux de cette modernité-là.   Il s'y retrouve, et pour cause : il en vient. Il y a ainsi un traditionalisme   qui n'est point du tout la tradition chrétienne, la grande obéissance à   l'Esprit (c'est liberté) mais qui est l'attachement féroce aux traditions des   hommes, badigeonnées de christianisme.

 


 
                                                                                                                   *

 

 

 


      Il y a bien des années, je me trouvais prêtre de   garde, comme on disait, dans une grande paroisse de Paris. On voyait de tout.   Un jour, je vis venir à moi une pauvre petite prostituée. Je me souviens   encore de son nom : Anne-Marie. Elle me dit qu’allait partir pour un bordel   d'Afrique du Nord. Je la mis en garde. C'était bien inutile ; elle savait   qu'elle partait pour l’horreur et la mort.

 

    « Mais, me dit-elle, la fille qui devait y   aller a un enfant. Il faut qu'elle puisse s'occuper de son enfant. Alors, je   pars à sa place. »
      Seigneur Dieu!

 

    Peut-être était-ce l'instinct suicidaire, le   masochisme, la culpabilité morbide, je ne sais quoi. Mais peut-être était-ce   vrai. Et peut-être les deux.
      Qui d'entre vous, bonnes gens, prendra la première pierre   ? Et même, bonnes gens, qui d'entre vous aura quelque chose à dire ? Et quoi   ?
      Je crois, ou plutôt je sais, qu'il y a des êtres humains   (j’en ignore le nombre) qui vivent la sainteté du Dieu de Jésus Christ hors   des chemins tracés, hors de toute loi, dans les abîmes,  dans le monde   froid, dans le fond de la mer. Pour qui ne pas se tuer (les pilules sont sous   la main) est minute à minute un acte de foi dont l'héroïsme pourrait faire   pâlir bien des héros de la foi. Pour qui ne pas céder au désir compulsif,   frénétique, fou, ou le retarder un peu, demande un courage, un amour, une
vertu cent fois plus grands qu'à d'autres   le maintien tranquille d'un célibat heureux. Pour qui ne pas désespérer de   Dieu, ne pas vomir le Christ et rester là, muets, immobiles, dans l’attente   impossible que la parole aimante renaisse de ses cendres, est un amour de   Dieu sans goût et sans consolation, mais plus fort que la mort où ils sont.

 

    En retour, il y a quelque chose qui demeure   incompréhensible chez beaucoup de croyants : c'est leur dureté. Je ne parle   point ici des hypocrites ; je parle des gens qui ont, autant qu'on puisse   savoir, une foi sincère, un désir réel du bien, voire une conscience   chatouilleuse et des engagements coûteux au service de Dieu et des hommes.
      Comment peut-on être riche, riche à crever, et savoir que   cette richesse provient tout droit du sang des pauvres, et aller à la messe,   et se confesser « j'ai eu de mauvaises pensées ») et défendre crânement la   vraie religion contre ses adversaires ? Comment peut-on être théologien, et   bon théologien, être écouté et faire du bien, et crever de jalousie envers   les collègues, et soupçonner l'orthodoxie des autres, et ne concevoir sa   propre grandeur que dans l'abaissement d'autrui ? Comment peut-on être   dévoué, donné, consacré 24 h sur 24, et être incapable d'entendre, fermé   impitoyablement à la douleur réelle d’autrui, à sa demande réelle, et opposer   à la vérité des gens l’implacable savoir du bien ? (2)

 

    Ainsi y a-t-il d'un côté ces dévoyés, ces   pauvres fous, ces gens de péché qui, dans leur errance, peuvent témoigner du   Dieu vivant et de l'autre ces gens de bien qui peuvent être pris sans même   le voir dans les   filets du Mauvais.

 

    Vieille histoire. «Je te remercie. Seigneur,   de ce que je ne suis pas comme les autres hommes... »

 

    Et l'autre, dans le fond : «Pitié de moi, qui   suis pécheur. » Et celui-ci s'en fut justifié – pas le premier. On s'en est   beaucoup servi, de cette histoire, pour discréditer la vertu. Contre-sens   complet. Le bien est le bien, le mal est le mal. Mais le bien et le mal en   nous sont mêlés, mélangés, ils passent l'un en l’autre. Les cartes sont   brouillées.
      Méfions-nous du miroir, de la perfection du miroir !   L’homme moderne a beaucoup aimé l'introspection et le chrétien l’examen de   conscience. Je me regarde et me compare au modèle saint. Suis-je conforme ?

 

    Mais peut-être n'as-tu vu dans le miroir que   ton illusion ? Et peut-être ne vois-tu dans le modèle que le miroir de tes   rêves ?

 

    L’image se défait ; l'image de cette   perfection qui est comme un tableau à remplir : une figure peinte sur le mur   qu'il faudrait imiter !

 

    Notez bien: le contenu peut varier. Il y a la   perfection à couleur janséniste et individuelle, dure répression intérieure,   forçage des humeurs, introspection morale. Mais il y a aussi la perfection à   couleur collective et militante, tension forcenée dans l’action, dévouement   épuisant, critique réciproque sans pitié.

 

    Le trait commun, c’est cette rage de parvenir   à l'image satisfaisante de soi. Image pour Dieu, mais pour un Dieu qui, sous ses   vêtements d’amour, a la poigne du despote.

 

   A moins que ce ne soit, en ultime vérité, image   pour soi, image pour se justifier et s'apaiser enfin soi-même ; Dieu ne   ferait office que de support et garant.

 

    Peinture cruelle. Est-elle juste ? Si l'on   veut l'appliquer aux gens pour les juger, sûrement pas. Mais, dans son excès   possible, ne dit-elle pas une menace réelle ? Ne dit-elle pas la pente   dangereuse d'une conception de la perfection qui finalement oublie et Dieu et   l'homme au profit de son grand fantasme ?

 

    Mais il faut bien que ce fantasme ait des   motifs, tout de même ! En effet, il en a.

 

    Il donne à l'homme le sentiment qu'il peut   atteindre le but, le grand but, l'accomplissement, la vie, la vie éternelle,   en faisant l'économie et de la vérité, et de l'autre. Car la vérité me déloge   de ce rêve, elle me renvoie à ce que je préférerais ne pas savoir de moi. Et   l'autre m'enlève de cette place : car il me signifie que la vraie vie est   dans la relation, dans l'amour et son épreuve, et non dans la poursuite   solitaire de mon idéal.

 


                                                                                                                  *

 


     Si je prends ma liste des grands hommes depuis, disons, le XVle   siècle, qui donc s'y trouve ? Et j'entends par grands hommes ceux qui   comptent pour moi, dont les œuvres m'ont nourri, qui ont contribué à faire le   paysage où je vis et à me faire moi-même.

 

    Et qui ont été essentiels à ma foi. Pas   nécessairement parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'ils provoquaient   ma foi à se dire, parce qu'ils exprimaient l'humanité où j'avais à vivre   l'Évangile. Et bien sûr, pour certains d'entre eux, parce qu'ils donnaient à   l'Évangile un visage ou une voix pour le temps où je suis.

 

   
      Qui vais-je nommer?

 


         Eh bien, par exemple, au hasard et en vrac –   Jean-Sébastien Bach, Descartes, Kant, Maurice Blondel, Mozart, Beethoven,   Schubert, Ravel, Stravinsky, Rembrandt, Molière, Balzac, Dostoïevski,   Nietzsche, Freud, Shakespeare, Montaigne, Hegel…

 

    En vrac ! Liste partielle et subjective,   comme on dit. Pas beaucoup de saints, là-dedans. Pas beaucoup de théologiens.   Si j’avais pris le Moyen Age, ç’aurait été différent. Mais pour les temps   modernes...

 

    C’est comme si la sainteté s'était retirée   des grands lieux d’initiative de la culture, comme si elle s'était enclose   hors de ce qui fait la vie des hommes.
      Que peut-on en conclure ? Que l'Église des temps modernes   a raté son affaire, laissé partir d'elle les forces vives ? Ou bien au   contraire que ce monde s'est condamné lui-même, en se livrant avec frénésie à   toutes ses productions et en oubliant l’œuvre essentielle : construire l'homme   ?
      Il est vrai que ce qui frappe, en ces hommes que j'ai   nommés, c’est qu'ils valent par leurs œuvres. Quant à leur personne même, mon   Dieu, c'est variable. Quelles misères, quelles faiblesses, chez beaucoup !   Ils ne sont pas des « modèles », non seulement de sainteté, certes, mais même   de santé, d'équilibre, d’honnête vertu humaine. Mais l'esprit moderne est   prêt à tout pardonner pour l'œuvre. Verlaine et Rimbaud, par exemple, peu   importe leurs misères, leurs vices ! L'œuvre sauve tout, l’œuvre est leur   vérité et leur justice.

 

    A quoi l'on peut opposer l'antique chemin de   sagesse : pour le sage, l'œuvre est lui-même ; c'est d'édifier en lui l'homme   vrai et accompli qui est but et justification.

 

    Ambition en apparence bien plus haute. Mais,   toujours pour la modernité, ambition morte, voire suspecte : l'homme n’est   jamais ce cristal ; l'homme ne prend sens qu'en l'histoire, et l’histoire est   œuvre, et non retrait dans l'éternel.

 

   Mais le saint, où est-il dans cette affaire ? Ne se   dit-il pas pécheur ? Ne faut-il pas le prendre au sérieux quand il reconnaît   et déclare, jusqu'à en être agaçant, qu'il n'est que misère? Passons sur le   style ou les abus possibles. Il doit bien se dire là quelque chose qui   importe.
      Le saint
ne s'imagine pas lui-même comme le parfait. Et si son œuvre   est l'homme, c'est une œuvre en cours, inachevée, une ébauche. Et elle n'a quelque   chance de vérité que par l’amour en elle, et l'amour est don, l'amour est   œuvre, fût-ce invisiblement.

 

    L’Évangile ne dit-il pas qu'on juge l'arbre à   son fruit ? L’image évangélique de la perfection n'est-elle pas le grain qui,   à travers  pourrissement, sommeil hivernal, déchirement du printemps, en   vient dans la splendeur de l’été à donner fruit : trente, soixante, cent pour   un ?
      Elle ne consonne pas si mal à l’Évangile, l’idée que ce   qui juge l’homme est en ce qui sort de lui, en ce qu’il engendre. Mais la   question, c’est : en quelle œuvre l’homme peut-il s’accomplir ? Quel don   doit-il donner au monde pour que se manifeste en lui le Don premier, le grand   souffle créateur ?

 

    On peut craindre que le souci chrétien de ne   surtout rien faire de mal ait un peu rétréci l'immensité du don. Au risque,   chose horrible, de faire paraître l'Évangile mesquin.

 


                                                                                                                    *

 


      Luther : il a voulu la perfection, il s'est fait   moine, il a échoué. Le cœur de son destin n'est point la haine de Rome, mais   la crise absolue où le jette son échec et l'issue qu'il a découverte : que ce   qui est premier, ce n'est point nos œuvres, c'est la grâce.

 

    Quel malheur, quel immense malheur que cette   découverte soit devenue fracture de l'Église ! Car il est certain qu’elle   touche une vérité essentielle. Mais la vérité de cette vérité est   réconciliation de l'homme avec lui-même, en Dieu. En sorte que le don   primordialement fait à l'homme soit en lui une liberté neuve, déliée de   l'avidité comme de l'angoisse, des envies forcenées comme de la   culpabilisation. Et cette liberté sait user du volontaire et de l'effort –   quand la tâche le veut – mais souplement s'abandonner au travail qui se fait   en l'homme, hors de maîtrise. Et en ce travail la liberté se retrouve   agissante, plus profonde et décisive qu'en la décision volontaire, mais   liberté libérée de la solitude où l'enfermait l’illusion du seul, du   soi-disant « sujet » qui peut tout.
      Cette réconciliation-là, ce souple mouvement où   s'harmonisent en l'homme toutes ses puissances dans la clarté efficace du   don, ou de la grâce, je crois bien que l'homme d’Occident l'a perdue. Fracture partout. Entre Dieu et   l'homme, certes. Les mortelles controverses sur la grâce ont accrédité l’idée   qu'en somme, ce qu'on donnait à Dieu on l'ôtait à l’homme, et réciproquement.   Dieu devient ainsi, qu'on le veuille ou pas, l'ennemi de l'homme.

 

    Fracture en l'homme. Le sujet solitaire et   volontaire s’impose comme la figure du bien-vivre. Tout ce qu'il méconnaît   passera dans l'autre côté, contestataire, de la modernité : l’affectif, le   sauvage, la passion, le désir !
      Du côté catholique, comment aurait-on évité d'être   contaminé par tout ça ? L'effet, chez beaucoup de gens, c'est ce que   j'appellerai le malheur de la grâce. La grâce est grâce en Dieu. Mais en   l’homme, elle est devoir, supplément de devoir. Quand on a tout fait bien, il   n’est point temps de se reposer. Il y a encore
deux   choses à faire :   reconnaître que c’est Dieu qui a tout fait et pas nous, et lui rendre grâce   d’avoir tout fait.

 

    La grâce   n’est pas grâce en l’homme. Sinon, elle aurait quelque chose de gracieux, de   gratuit, un air de légèreté, de jubilation, de profond laisser-aller à cette   vie venant de plus puissant que nous et qui veut chanter en nous. Elle serait   comme l’inspiration du poète ou du musicien, avec ses imprévisibles retraits   et ses joies imprévues.

 

    Épreuve, sans doute, épreuve plus dure   qu'aucune épreuve volontaire -car dans le désert on est démis de soi-même –   mais jusque dans l'épreuve une force de fécondité auprès de laquelle tous les   labeurs de la perfection pâlissent. Je crois que l’homme aujourd'hui aurait   assez faim d'une telle grâce.

 


 
 
3. Soyez parfaits

 


 
     Il est écrit: «Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
      Et où est donc sa perfection ? De faire pleuvoir la pluie   sur les bons et sur les méchants et de faire lever le soleil sur les justes   et sur les injustes. «Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Prodigieux   chemin court ! Ainsi me
suffirait-il de ne pas juger mon frère pour que   tout le mauvais en moi échappe au jugement ? Pour que je puisse passer à côté   du tribunal ? Prodigieux, vraiment ! Certes, quiconque s'essaie à réellement  ne pas juger verra que ça le mène assez   loin. Mais tout de même, quelle liberté, quelle paix ! Tout ce qui me perd et   me condamne et m'attriste et m'apeure, tout fond en moi dès que je donne à   l'autre mon prochain sa place d'exister, la chance de sa parole, le chemin   ouvert, l'espérance d'être sauf.

 

    La perfection est fruit, comme j'ai dit. Non   point conformité à l’image, mais fruit. C'est pourquoi, méfions-nous de   prétendre ou même vouloir imiter Jésus Christ ! Gardons-nous d'en faire   l’image accablante ! L'heureux Zachée donne la moitié de ses biens, le   possédé délivré retourne chez les siens – alors qu'il demandait à suivre Jésus   –, Marie gardera la meilleure part. A chacun sa grâce. A chacun son chemin :   vois ce qui t'est possible et fais-le. Dès que tu es tourné vers Lui, même si   tu trébuches et t'égares dans la montagne, tu dois savoir que la seule vraie   tentation est : désespoir. Pour le reste, à chaque jour suffit sa peine.
 
      Le fruit est amour. L’amour juge tout et n’est jugé par   rien. L’amour est commandement, mais ce commandement est le don même qui nous   est fait ; c’est pourquoi accomplir ce commandement n’est point nous régler   sur la loi contraignante, mais laisser monter en nous la bonne puissance qui   ne veut que donner son fruit. A chacun sa puissance. Sans doute, l’amour en   nous est mêlé, mêlé de tristesse et de meurtre. Mais pour le rendre pur, nous   n'avons d'autre arme et d'autre instrument que l'amour même. C'est pourquoi   l'amour est l’épreuve de l'amour.
      Dieu est ami de l'homme. Tâchons de ne pas l’oublier quand   nous prétendons le servir.

 


 
  Maurice BELLET

 


  NOTES
  (1) C'est au point que même l'enfer, l’enfer des théologiens, ce   n'est pas que l’amour de Dieu cesse, c'est seulement qu'il est refusé.
  (2) Et (bien entendu), comment puis-je moi-même... ?

 

 

 

Posté par Agrand à 15:28 - Maurice Bellet - Commentaires [0] - Permalien [#]


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