02 août 2007
La rage de la perfection
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La rage de la perfection |
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1. La première vérité
Le grand commencement, c’est que Dieu est en
nous grâce, c’est-à-dire don, cadeau, pure libéralité. Et ce cadeau, c’est ma
vie, ma liberté, ma bonne puissance, une jubilation d’exister inentamable,
une communion avec toutes choses et avec mes frères qui peut subsister à
travers tout. * Tout le monde sait ça : je veux dire,
parmi les chrétiens. Cette parole
n'est pas entendue de la bonne oreille, cette oreille qui entend la parole à
la jointure de l'être, là où sont les enjeux absolus, la vie et la mort, la
folie et le sens, la damnation ou la liberté. Cette oreille que devait bien
avoir le paralytique, quand le jeune rabbi lui disait: « Lève-toi et
marche », ou Zachée tout heureux quand il lui disait: « Le bonheur est entré
dans cette maison. » Oui, j'ai connu, je connais des gens
croyants, dévoués, sincères – je voudrais bien être aussi vertueux
qu'ils le sont – et pour qui cette parole qu'ils savent, qu'ils disent,
qu'ils enseignent, est comme murée dans un incroyable silence. La preuve: leur tristesse. Leur tristesse secrète, par-dessous la joie
obligatoire, le bel entrain de la volonté, la bonne figure qu'ils font en
toute circonstance. D’où vient-elle, cette idée que nous devons mériter
l’amour ? Qu’il faut d’abord nous montrer dignes et qu’ensuite, ensuite
seulement, nous serons aimés ? Dire qu’elle vient du christianisme est assez
étrange, puisque la foi chrétienne commence précisément par mettre fin à
cette idée-là ! Ou est-ce qu'il y aurait, chez les chrétiens et dans leur foi
même, quelque chose qui irait à contresens ? Mais encore, d'où vient le
contresens ? Peut-être, sans doute, d'une tentation très profonde, celle
d’Adam et d'Ève au jardin, celle du Christ au désert, quand l’Ennemi – le
menteur-meurtrier à l'origine – use de la parole de Dieu pour prendre
l'homme au piège de la mort. «Dieu n’a-t-il pas dit... ?» Dieu n'a-t-il pas
dit en effet, et par Jésus lui-même, que nous devions obéir aux
commandements, être Mais ces paroles, on ne peut les entendre
qu'à entendre en elles, comme tout à fait premier, l'amour du Père qui veut
notre vie – et rien d'autre ... Toutefois, le redoutable contresens peut trouver
appui, ou se cristalliser, dans une certaine idée qu'on se fait du bien, de
la perfection, de la sainteté. Je vais en dire quelques mots.
L’Évangile sera toujours inscrit. Entreprise redoutable. Elle prête à
déviance. Car il faut que l'Évangile prenne figure en ce monde, parmi les
choses humaines ; mais cette figure, à chaque fois, est menace de sa perte.
Pour ce qui nous importe ici, ce seront les figures de l'homme parfait, de
l'homme accompli, que désigneront, dans le langage courant du monde
catholique, les mots redoutables de saint et de sainteté. L'ascèse n'est pas une création chrétienne.
Il y a des moines ailleurs ; bouddhistes, entre autres. L'Inde a une science
de l'ascèse, antique, immense. La sagesse grecque savait le prix de
l'abstinence ; même l'Épicurisme, le vrai, consiste à s'en tenir aux plaisirs
naturels et nécessaires, avec juste un peu des naturels non nécessaires :
règle impitoyable à nos envies. Quand la foi chrétienne se fait ascétique,
qu'est-ce qu'elle fait au juste? L'union entre l'Évangile et
l'ascèse ne va pas de soi. L'ascèse réfère au désir de paix intérieure, «
l'apathie », le non-pâtir des Grecs ; au désir d'élévation de l'âme vers
l'Ineffable ; ou, enfin, à la venue en l'homme de ce grand non-désir qui le
délie de toute attache et de toute soif. Cet amour ne délie pas de la douleur. Il la fait
lever au contraire. Il révèle au monde sa douleur inconnue. Il ne la dissout
pas – ce serait quitter l'homme – il la traverse et la transfigure. Non qu'il
aime la douleur : comment l'amour aimerait-il la douleur ? Sa substance est
toute joie, l'amour n'est que jubilation. Mais parce qu'il aime, l'amour
préfère pâtir que moins aimer.
Le premier, c'est que l'ascèse peut quitter
l'amour. La voie du Christ se confond alors avec la voie des antiques
sagesses. Voici l'homme seul (n'est-ce pas le premier sens du mot « moine» ?)
; seul avec l'œuvre de se défaire de toute attache et de s'élever vers le
seul nécessaire. Mais le lieu premier du Fils venu en chair d'homme, c'était la
communion. «Là où Le second piège, c’est que l’ascèse vienne se
loger dans la douleur de l'amour. Chemin des mortifications frénétiques, de
destruction qui témoignera, pense-t-on, de l'intensité de l’amour. Si je me
crucifie, ne suis-je pas proche du crucifié ? Mais il ne s'est pas crucifié
lui-même, il s'est offert à la folie des hommes pour que Dieu passe jusqu'en
cet abîme et que rien ne soit en dehors de son amour. Et qu'est-ce que cet
éloge de la maladie qui a circulé parmi les chrétiens ? Quand Jésus voit un
malade, il ne lui prêche pas la croix, il le guérit. Est-ce que l’imitation de Jésus
Christ s'arrêterait au seuil de sa grande bonté ? Et si nous ne pouvons
guérir comme lui, tâchons du moins de garder son esprit. *
Aucun rapport entre la hauteur morale de Kant et
les procédures disciplinaires ? Historiquement, je me garderai bien d'en rien
dire. Mais je vois bien, en revanche, comment les deux peuvent se joindre
pour produire concrètement l'homme convenable, l'homme en règle, l'homme en
paix avec lui-même et adapté avec justesse à l'exigence sociale. Dedans, le
sens du devoir, le grand « il faut» qui précède tout, qui mènera le paysan ou
l'ouvrier aux tranchées de la
Grande Un
certain christianisme traditionnel s'arrange au mieux de cette modernité-là.
Il s'y retrouve, et pour cause : il en vient. Il y a ainsi un traditionalisme
qui n'est point du tout la tradition chrétienne, la grande obéissance à
l'Esprit (c'est liberté) mais qui est l'attachement féroce aux traditions des
hommes, badigeonnées de christianisme.
« Mais, me dit-elle, la fille qui devait y
aller a un enfant. Il faut qu'elle puisse s'occuper de son enfant. Alors, je
pars à sa place. » Peut-être était-ce l'instinct suicidaire, le
masochisme, la culpabilité morbide, je ne sais quoi. Mais peut-être était-ce
vrai. Et peut-être les deux. En retour, il y a quelque chose qui demeure
incompréhensible chez beaucoup de croyants : c'est leur dureté. Je ne parle
point ici des hypocrites ; je parle des gens qui ont, autant qu'on puisse
savoir, une foi sincère, un désir réel du bien, voire une conscience
chatouilleuse et des engagements coûteux au service de Dieu et des hommes. Ainsi y a-t-il d'un côté ces dévoyés, ces
pauvres fous, ces gens de péché qui, dans leur errance, peuvent témoigner du
Dieu vivant et de l'autre ces gens de bien qui peuvent être pris sans même
le voir dans les
filets du Mauvais. Vieille histoire. «Je te remercie. Seigneur,
de ce que je ne suis pas comme les autres hommes... » Et l'autre, dans le fond : «Pitié de moi, qui
suis pécheur. » Et celui-ci s'en fut justifié – pas le premier. On s'en est
beaucoup servi, de cette histoire, pour discréditer la vertu. Contre-sens
complet. Le bien est le bien, le mal est le mal. Mais le bien et le mal en
nous sont mêlés, mélangés, ils passent l'un en l’autre. Les cartes sont
brouillées. Mais peut-être n'as-tu vu dans le miroir que
ton illusion ? Et peut-être ne vois-tu dans le modèle que le miroir de tes
rêves ? L’image se défait ; l'image de cette
perfection qui est comme un tableau à remplir : une figure peinte sur le mur
qu'il faudrait imiter ! Notez bien: le contenu peut varier. Il y a la
perfection à couleur janséniste et individuelle, dure répression intérieure,
forçage des humeurs, introspection morale. Mais il y a aussi la perfection à
couleur collective et militante, tension forcenée dans l’action, dévouement
épuisant, critique réciproque sans pitié. Le trait commun, c’est cette rage de parvenir
à l'image satisfaisante de soi. Image pour Dieu, mais pour un Dieu qui, sous ses
vêtements d’amour, a la poigne du despote. A moins que ce ne soit, en ultime vérité, image
pour soi, image pour se justifier et s'apaiser enfin soi-même ; Dieu ne
ferait office que de support et garant. Peinture cruelle. Est-elle juste ? Si l'on
veut l'appliquer aux gens pour les juger, sûrement pas. Mais, dans son excès
possible, ne dit-elle pas une menace réelle ? Ne dit-elle pas la pente
dangereuse d'une conception de la perfection qui finalement oublie et Dieu et
l'homme au profit de son grand fantasme ? Mais il faut bien que ce fantasme ait des
motifs, tout de même ! En effet, il en a. Il donne à l'homme le sentiment qu'il peut
atteindre le but, le grand but, l'accomplissement, la vie, la vie éternelle,
en faisant l'économie et de la vérité, et de l'autre. Car la vérité me déloge
de ce rêve, elle me renvoie à ce que je préférerais ne pas savoir de moi. Et
l'autre m'enlève de cette place : car il me signifie que la vraie vie est
dans la relation, dans l'amour et son épreuve, et non dans la poursuite
solitaire de mon idéal.
Et qui ont été essentiels à ma foi. Pas
nécessairement parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'ils provoquaient
ma foi à se dire, parce qu'ils exprimaient l'humanité où j'avais à vivre
l'Évangile. Et bien sûr, pour certains d'entre eux, parce qu'ils donnaient à
l'Évangile un visage ou une voix pour le temps où je suis.
En vrac ! Liste partielle et subjective,
comme on dit. Pas beaucoup de saints, là-dedans. Pas beaucoup de théologiens.
Si j’avais pris le Moyen Age, ç’aurait été différent. Mais pour les temps
modernes... C’est comme si la sainteté s'était retirée
des grands lieux d’initiative de la culture, comme si elle s'était enclose
hors de ce qui fait la vie des hommes. A quoi l'on peut opposer l'antique chemin de
sagesse : pour le sage, l'œuvre est lui-même ; c'est d'édifier en lui l'homme
vrai et accompli qui est but et justification. Ambition en apparence bien plus haute. Mais,
toujours pour la modernité, ambition morte, voire suspecte : l'homme n’est
jamais ce cristal ; l'homme ne prend sens qu'en l'histoire, et l’histoire est
œuvre, et non retrait dans l'éternel. Mais le saint, où est-il dans cette affaire ? Ne se
dit-il pas pécheur ? Ne faut-il pas le prendre au sérieux quand il reconnaît
et déclare, jusqu'à en être agaçant, qu'il n'est que misère? Passons sur le
style ou les abus possibles. Il doit bien se dire là quelque chose qui
importe. L’Évangile ne dit-il pas qu'on juge l'arbre à
son fruit ? L’image évangélique de la perfection n'est-elle pas le grain qui,
à travers pourrissement, sommeil hivernal, déchirement du printemps, en
vient dans la splendeur de l’été à donner fruit : trente, soixante, cent pour
un ? On peut craindre que le souci chrétien de ne
surtout rien faire de mal ait un peu rétréci l'immensité du don. Au risque,
chose horrible, de faire paraître l'Évangile mesquin.
Quel malheur, quel immense malheur que cette
découverte soit devenue fracture de l'Église ! Car il est certain qu’elle
touche une vérité essentielle. Mais la vérité de cette vérité est
réconciliation de l'homme avec lui-même, en Dieu. En sorte que le don
primordialement fait à l'homme soit en lui une liberté neuve, déliée de
l'avidité comme de l'angoisse, des envies forcenées comme de la
culpabilisation. Et cette liberté sait user du volontaire et de l'effort –
quand la tâche le veut – mais souplement s'abandonner au travail qui se fait
en l'homme, hors de maîtrise. Et en ce travail la liberté se retrouve
agissante, plus profonde et décisive qu'en la décision volontaire, mais
liberté libérée de la solitude où l'enfermait l’illusion du seul, du
soi-disant « sujet » qui peut tout. Fracture en l'homme. Le sujet solitaire et
volontaire s’impose comme la figure du bien-vivre. Tout ce qu'il méconnaît
passera dans l'autre côté, contestataire, de la modernité : l’affectif, le
sauvage, la passion, le désir ! La grâce
n’est pas grâce en l’homme. Sinon, elle aurait quelque chose de gracieux, de
gratuit, un air de légèreté, de jubilation, de profond laisser-aller à cette
vie venant de plus puissant que nous et qui veut chanter en nous. Elle serait
comme l’inspiration du poète ou du musicien, avec ses imprévisibles retraits
et ses joies imprévues. Épreuve, sans doute, épreuve plus dure
qu'aucune épreuve volontaire -car dans le désert on est démis de soi-même –
mais jusque dans l'épreuve une force de fécondité auprès de laquelle tous les
labeurs de la perfection pâlissent. Je crois que l’homme aujourd'hui aurait
assez faim d'une telle grâce.
La perfection est fruit, comme j'ai dit. Non
point conformité à l’image, mais fruit. C'est pourquoi, méfions-nous de
prétendre ou même vouloir imiter Jésus Christ ! Gardons-nous d'en faire
l’image accablante ! L'heureux Zachée donne la moitié de ses biens, le
possédé délivré retourne chez les siens – alors qu'il demandait à suivre Jésus
–, Marie gardera la meilleure part. A chacun sa grâce. A chacun son chemin :
vois ce qui t'est possible et fais-le. Dès que tu es tourné vers Lui, même si
tu trébuches et t'égares dans la montagne, tu dois savoir que la seule vraie
tentation est : désespoir. Pour le reste, à chaque jour suffit sa peine.
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