Le Blog d'Annik

méditations libres sur le sens de la vie, sur la foi...

18 octobre 2008

Les hommes sont des cadeaux


Du moins ainsi pensait Jésus : " Père, je veux que ceux que tu m'as donnés soient là où je serai... "
Je partage l'avis de Jésus et je veux que ceux que le Père m'a donnés soient là où je serai.
Les gens sont des cadeaux que le Père a enveloppés pour nous les envoyer.
Certains sont magnifiquement enveloppés.
Ils sont très attrayants dès le premier abord.
D'autres sont enveloppés de papier très ordinaire.
D'autres ont été malmenés par la poste.
Il arrive parfois qu'il y ait une "distribution spéciale".
Certains sont des cadeaux dont l'emballage laisse à désirer ;
d'autres dont l'emballage est bien fait.
Mais l'emballage n'est pas le cadeau !
C'est si facile de faire une erreur et nous rions quand les enfants prennent l'un pour l'autre.
Parfois le cadeau est difficile à ouvrir. Il faut se faire aider.
Peut-être parce que les autres ont peur ?
Parce que ça fait mal ?
Ils ont peut-être déjà été ouverts et rejetés !
Ou se pourrait-il que le cadeau ne me soit pas destiné ?

Je suis une personne et donc, moi aussi, je suis un cadeau !
Un cadeau pour moi-même d'abord.
Le Père m'a donné à moi-même.
Ai-je été regarder à l'intérieur de l'emballage ?
Ai-je peur de le faire ?
Peut-être ai-je jamais accepté le cadeau que je suis...
Pourrait- il se faire qu'il y ait à l'intérieur quelque chose de différent de ce que j'imagine ?
Je n'ai peut-être jamais vu le cadeau merveilleux que je suis.
Les cadeaux du Père pourraient-ils être autre chose que magnifiques ?
J'aime les cadeaux que je reçois de ceux qui m'aiment,
pourquoi pas les cadeaux du Père ?
Je suis un cadeau pour les autres.
Est-ce que j'accepte d'être donné par le Père aux autres ?
Un homme pour les autres ?
Les autres doivent-ils se contenter de l'emballage ?
Sans jamais pouvoir apprécier le cadeau ?

Toutes les rencontres sont des échanges de cadeaux.
Mais un cadeau sans quelqu'un qui le donne n'est pas un cadeau ;
c'est une chose privée des liens avec celui qui le donne ou celui qui le reçoit.
L'amitié est une relation entre les personnes qui se voient comme elles en vérité...
Les cadeaux du Père les uns envers les autres, pour les autres, pour des frères !
Un ami est un cadeau pas seulement pour moi, mais aussi pour les autres à travers moi.
Quand je regarde mon ami, quand je me l'approprie, je détruis sa nature de cadeau.
Si je le mets de côté pour moi, c'est alors que je le perds ;
si je le donne aux autres, je le garde.
Les gens sont des cadeaux reçus ou donnés...
comme le Fils.
L'amitié est une réponse de personnes - cadeaux au Père qui donne.
L'amitié est Eucharistie, action de grâce !

Georges B. Wintemann

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16 juin 2008

Le grain de blé

Et si nous écrivions l'histoire du grain de blé...

" Le grain de blé est parfaitement heureux dans son grenier. Il ne pleut pas dans le grenier. Il n'y a pas d'humidité. Et les petits copains du grain de blé sont bien gentils ; il n'y a pas de bagarre entre eux. Il est heureux, très heureux. "

Par comparaison à ce que nous appelons le bonheur, c'est-à-dire la santé, la fortune... il est heureux. Mais remarquez que c'est un petit bonheur de grain de blé dans un grenier. Je le dis doucement parce qu'il ne faut pas mépriser le bonheur humain. J'ai le droit de travailler à ma santé, à l'aisance et à tout cela. Rien de méprisable en tout cela. Mais par rapport à ce qu'il doit être, c'est un petit bonheur. J'aime beaucoup l'expression "au petit bonheur". Nous marchons en cherchant le petit bonheur.

En écrivant, vous imaginerez que ce grain de blé est très pieux et qu'il remercie Dieu en disant : " Seigneur, je te remercie pour toutes tes grâces : il ne pleut pas, il n'y a pas d'humidité, je suis bien tranquille, c'est parfait. Merci Seigneur. "

En faisant cette prière, le grain de blé s'adresse à un Dieu qui n'existe pas. Il s'adresse à une idole. Un Dieu qui serait le père et le garant d'un petit bonheur dans un grenier, ou qui serait l'auteur et le garant de la bonne santé des hommes, de leur aisance et de leur fortune. Ce Dieu là n'existe pas. N'allons pas nous mettre à genoux devant une idole. Le Dieu qui existe est celui qui va transformer le grain pour qu'il devienne ce pour quoi il existe, c'est-à-dire, un épi.

Mais continuons notre rédaction :
" Un jour, on charge le tas de blé sur une charrette, puis on sort dans la campagne. C'est encore bien mieux que dans le grenier, c'est merveilleux : le ciel bleu, les oiseaux, les fleurs... Mais le grain est toujours un grain. Il n'est pas transformé. Pieusement, il loue Dieu de plus belle :
'La vie, c'est encore beaucoup plus beau que je ne pensais, c'est formidable. Merci, Seigneur' ".

Il s'agit toujours d'un Dieu qui n'existe pas. Bien sûr, vous pouvez nuancer ce jugement, car ce Dieu existe aussi et j'ai bien le droit de louer Dieu pour ma joie et mon bonheur ici-bas. Je dois même le faire, à condition que je m'adresse au vrai Dieu. Or, le vrai Dieu, c'est celui qui va venir maintenant.

" On arrive sur la terre fraîchement labourée, on verse le tas de blé sur le sol et puis on l'enfonce dans la terre. A ce moment-là, le grain de blé sur le sol n'y comprend plus rien. Comme on dit autour de nous :
'Si Dieu existait, de telles choses n'arriveraient pas.'
Et notre petit grain se met à regretter le bonheur de son grenier, il se sent mourir, l'humidité le pénètre jusqu'au centre, il se dissout ".

C'est à se demander, à ce moment-là, si la vie n'est pas purement et simplement absurde.

" Quelques semaines plus tard c'est la moisson, et le grain est devenu un bel épi, et c'est pour cela qu'il existait. "

François Varillon sj
Extrait de " Vivre le christianisme ".

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29 juillet 2007

Un jour, Ton jour

Jacques Leclercq

« Et je crois, oui, je crois qu'un jour, Ton jour,
Ô mon Dieu,
Je m'avancerai vers Toi,
Avec mes pas titubants,
Avec toutes mes larmes dans mes mains,
Et ce cœur merveilleux que tu nous as donné,
Ce cœur trop grand pour nous puisqu'il est
Fait pour Toi...

Un jour, je viendrai,
Et tu liras sur mon visage
Toute la Détresse, tous les combats, tous les échecs des chemins de la liberté,
Et tu verras tout mon péché.

Mais je sais, Ô mon Dieu, que ce n'est pas grave
Le péché quand on est devant Toi.
Car c'est devant les hommes que l'on est humilié
Mais devant Toi, c'est merveilleux d'être si pauvre,
Puisqu'on est tant aimé !

Un jour, Ton jour, Ô mon Dieu, je viendrai vers Toi.
Et dans la formidable explosion de ma résurrection,
Je saurai enfin
Que la tendresse, c'est Toi.
Je viendrai vers Toi, Ô mon Dieu, et tu me donneras
Ton visage.

Je viendrai vers Toi avec mon rêve le plus fou :
T'apporter le monde dans mes bras.
Je viendrai vers Toi, et je te crierai à pleine voix
Toute la vérité de la vie sur la terre.

Je te crierai mon cri qui vient du fond des âges :
« Père, j'ai tenté d'être un homme, et je suis ton enfant... »

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27 juillet 2007

les prodigieuses attentes

giotto

Teilhard de Chardin

 

« Les prodigieuses attentes qui précèdent le premier Noël ne sont pas vides du Christ, mais pénétrées de son influx puissant. C'est l'agitation de sa conception qui remue les masses cosmiques et dirige les premiers courants de la biosphère. C'est la préparation de son enfantement qui accélère les progrès de l'instinct et l'apparition de la pensée sur la terre. Ne nous scandalisons plus sottement des attentes interminables que nous a imposées le Messie. Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l'Homme primitif, et la longue beauté égyptienne et l'attente inquiète d'Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs, pour que sur la tige de Jessé et de l'Humanité la fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement nécessaires pour que le Christ prît pied sur la scène humaine. Et tout ce travail était mû par l'éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer tout l'univers. Quand le Christ apparut entre les bras de Marie, il venait de soulever le Monde ».

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16 mars 2007

Je crois

croixbig

« Je crois : viens en aide à mon incrédulité. Tu t'es retiré des prêtres et des docteurs, de tous ceux qui ont fait de ta croix le sceptre de leur puissance (…) Tu t'es retiré de toutes tes images et des tabernacles aux clés d'or et des custodes et des reliquaires et des morceaux de la vraie croix et des linges du tombeau, mais non pas Seigneur de nous-mêmes qui ne croyons plus en Toi, qui ne croyons désespérément qu'en Toi.

Car ta Parole est une parole d'hommes, non point à nous adressée du dehors, mais qui doit naître à la fin, jaillir, exploser à la fin, de notre mutisme et de notre indifférence et de notre attente qui ne se connaît pas et de notre soif trop absolue pour nous tourmenter encore et de l'abîme de notre famine que nous avons renoncé à sonder.

Tu es en nous, Seigneur, et dans ce moment où l'absurdité nous paraît si totale que nous n'attendons plus rien de rien fût-ce de la mort, où nous sommes au-delà du dernier gémissement de la bête, vivant d'une inexistence vitreuse indéfiniment docile à n'importe quoi, voici qu'à la surface de cette vase que nous formons crèvent déjà des bulles de paroles tout irisées des couleurs du ciel. »

 Pierre Emmanuel. Babel. 243 s.

 

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11 mars 2007

Rends moi la joie d'être sauvé 3

Entre dans

la Joie

de ton Maître !

 

Le frère Antoine de

la Fayolle

, trente-neuf ans, est le maître des étudiants de

la Province

dominicaine de France, au couvent de Lille. Il a été aumônier d'étudiants à Rennes. Il a prêché, l'année dernière, la retraite communautaire de l'Abbaye bénédictine de Ker Moussa, au Sénégal.

 

Le salut nous est donné par le Christ. Nous est donné et non nous sera donné par le Christ. Pourquoi cette affirmation centrale est si peu une certitude pour nous ? Pourquoi ne vient-elle pas davantage transfigurer nos existences ? Pourquoi est-il si peu évident que nous sommes invités à entrer dans la joie du Père ?

Je voudrais, avec vous, mieux comprendre ce qui peut faire obstacle à l'accueil du salut, à l'entrée dans la joie qu'il procure. Pour cela, je vous propose, dans un premier temps, de relire la parabole de l'enfant prodigue (Évangile de Luc, 15,11-32). Je vous propose d'entendre cet Évangile, non comme une histoire de conversion, mais comme une histoire de perte et de retrouvailles au coeur d'une famille ; une famille où le père ne serait pas d'abord la figure de Dieu, mais la figure d'un père ordinaire.

 

Le fils cadet

 

Un fils en manque

Et [Jésus] dit : Un homme avait deux fils. Et le plus jeune dit au père : « Père, donne-moi la part de bien qui m'échoit ! » Et il leur partagea les moyens d'existence.

Pourquoi donc le fils cadet éprouve-t-il le besoin de quitter la maison paternelle ? Le texte ne donne aucun motif. Ce n'est pas parce qu'il est chassé, ce n'est pas parce qu'il y a des tensions dans la famille. Je vous propose de partir de l'hypothèse que ce fils est en manque. Il part parce qu'il recherche quelque chose qu'il ne trouve pas chez lui.


Même si le texte est assez sobre, nous pouvons noter plusieurs manques :
Un premier manque, c'est l'absence du père. Il a un géniteur qui lui donne de l'argent, sa part d'héritage, mais il n'a pas un père qui se préoccupe de son départ, qui s'inquiète de l'avenir de son fils, qui lui pose des questions sur ce qu'il va faire.


Un autre manque, c'est l'absence d'une mère. Elle n'est pas mentionnée, qu'elle soit morte, inexistante ou insignifiante.


Un autre manque encore, c'est un frère qui existe à ses yeux. Nous connaissons l'existence de ce frère parce que la parabole précise dès la première phrase du récit que « un homme avait deux fils ». Mais le cadet n'adresse pas la parole à son aîné.

Ces manques génèrent une souffrance suffisamment aiguë pour le pousser au départ. La pauvreté du cadet, liée au manque, n'est pas d'ordre économique, mais davantage de l'ordre de la relation : ni père, ni mère, ni frère.

Un fils en recherche qui se perd

Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout rassemblé, s'absenta dans un pays fort lointain.

Pour combler ces manques qui sont de l'ordre de la relation, le cadet rassemble tous les biens dont il est propriétaire et il part au loin : dans un pays fort lointain, précise le texte. Comme s'il voulait mettre à distance ses manques, sa pauvreté, ou qu'il pensait trouver mieux ailleurs !
Et là, il dispersa son bien en vivant de façon désespérée/sans porte de salut.
Et, dans ce pays, il dépense non seulement son bien, mais beaucoup plus que son seul argent : le texte grec spécifie qu'il disperse son ousia, son être tout entier, sa nature. Ce n'est pas seulement son portefeuille qui se vide, mais quelque chose de son existence propre est comme engloutie. Quelque chose en notre cadet fond comme de la neige au soleil.
Dans notre société de consommation, nous savons bien qu'il y a une manière de dépenser qui vient compenser un manque intérieur. C'est ce qu'il fait : il fait chauffer la carte bleue sans beaucoup de sens, sans but, comme pour oublier.

Quand il eut tout dépensé, une forte famine survint dans ce pays, et lui, il commença à être en manque.

Son bien épuisé, le manque devient manifeste. Son estomac crie famine, son être aussi. Tous les manques qu'il avait fuis le rattrapent. La distance n'a pas comblé l'absence de relations. Le lieu de la profusion qu'il avait cru avoir trouvé se révèle être un espace sec. Au-dehors, comme au-dedans, le cadet vit dans la désolation, et commence à en être conscient.


Et il alla s'attacher à l'un des citoyens ce pays et [celui-ci] l'envoya dans ses champs nourrir des cochons. Et il désirait se bourrer [littéralement : être bourré] des caroubes que mangeaient les cochons, et personne ne lui donnait.
Nous avons la description du naufrage : le cadet, tel une épave, vient s'échouer parmi les porcs, animaux impurs par excellence pour les juifs. Sa pauvreté physique lui permet de prendre conscience de sa solitude, de son exclusion des relations humaines : Personne., personne ne lui donnait. Pas d'attention, pas un regard, il est comme invisible parmi les hommes, coupé, retranché des vivants : il est devenu un mort vivant.
Et, venant en lui-même, il disait : « Combien de salariés de mon père ont du pain en surabondance, et moi de famine je suis perdu ici ! »
Du fond de sa solitude, dans son tombeau, il se souvient de chez son père. Là-bas, les gens vivent dans la surabondance.


En quittant la maison de son père, il a fui le monde des hommes. Que trouve-t-il ? « Avec personne, je suis perdu ici ! » C'est son désir de vivre qui lui fait pousser ce cri. Perdu, mais pas mort ! Il fait l'expérience de ne plus rien avoir, et de pourtant rester en vie. Il a dévoré son ousia, et ne tombe pas pour autant dans le néant. Il commence à comprendre que, hors de la communauté des hommes, son désir ne peut être rassasié.
Dans son retournement intérieur, il dit que les ouvriers de son père ont du pain en surabondance. Mais comment le sait-il en cette période de famine ? Enfermé dans sa détresse, dans sa souffrance, le cadet imagine ce que les autres ont. Au lieu de voir qu'il s'est mis dans une impasse, il se pose en victime ; et il attribue aux autres tout ce qui lui manque. Les autres vivent dans la surabondance chez mon père, moi je suis dehors dans le dénuement.

 

Le fils qui retrouve le chemin de la communion Le fils qui retrouve le chemin de la communion

Je me lèverai et irai chez mon père et lui dirai : « Père, j'ai péché contre le ciel et en face de toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes salariés ! »

C'est son désir de vivre, toujours, qui le pousse à se lever, et à aller chez son père. Bien sûr, ses motifs de retour ne sont pas tellement nobles, c'est la famine surtout qui le pousse ! Il sent bien malgré tout que le salut est chez son père.


L'Évangile ne mentionne aucune faute et reste neutre sur l'attitude du cadet. D'où lui vient donc ce sentiment de culpabilité ? Il cherche, plus ou moins consciemment, une part de responsabilité à sa souffrance, une explication. Nous connaissons bien cela, c'est insupportable de souffrir sans savoir pourquoi ! L'enfant battu par son père alcoolique dira que c'est de sa faute parce qu'il n'avait pas de bonnes notes à l'école. C'est parce que ce cadet se considère exclu qu'il cherche une faute qui expliquerait son sentiment d'exclusion. Il la trouve en partie dans le fait qu'il garde les porcs, hors du monde des hommes qui ne le voient plus.

 

La miséricorde

Prenons un peu de recul par rapport à la parabole, en reprenant l'ensemble du chapitre 15 de l'Évangile selon saint Luc. Dans ce chapitre dit « de la miséricorde », Jésus se voit reprocher sa proximité avec les pécheurs et les publicains. En réponse à cette accusation, Jésus raconte trois paraboles : la brebis perdue, la drachme perdue et le fils perdu.
Dans ces trois histoires, nous trouvons les mêmes étapes : une perte, une quête, la joie du recouvrement. La perte : la brebis, la pièce de monnaie et le cadet. La quête : le berger se met en route, la femme balaye la maison, le père espère le retour de son fils. Le recouvrement : le berger retrouve sa brebis : « Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! » La femme retrouve sa pièce : « Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la drachme que j'avais perdue ! » Le père retrouve son fils : « Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! Et ils se mirent à festoyer ».


Comme je vous le proposais, lisons cette parabole de saint Luc comme une histoire de perte et de retrouvailles.

 Notre cadet est perdu, perdu pour son père, pour son frère, pour sa maisonnée. Pour lui, perdition et exclusion vont de pair. Depuis le début, même vivant chez son père, le fils vivait en exclu. Le fait de quitter la maison va manifester cette exclusion : il s'isole lui-même, va jusqu'au bout de sa logique d'isolement, et constate qu'il est perdu, seul, alors que les autres partagent une vie pleine, ensemble.

 
En retournant chez son père, c'est la communion qu'il veut recevoir. Il vient vers son père, mais quelque chose a changé depuis qu'il s'est levé, après être rentré en lui-même. Il n'est plus le fils qui réclame sa part d'héritage comme un dû ; c'est un homme que la connaissance de lui-même a rendu humble et vrai, un homme qui a le sentiment d'avoir perdu sa dignité de fils ; il comprend qu'il ne la mérite pas. Nous avons là le premier pas qui rend possible la communion : une communion ne se mérite pas, elle est relation donnée. La communion est de l'ordre de la gratuité. Parce qu'il renonce à son titre de fils, il devient capable de le recevoir. Et le père peut retrouver son fils.


Et s'étant levé, il alla vers son père. Or, comme il était encore à distance, au loin, son père le vit et fut ému aux entrailles, et il courut se jeter à son cou, et se pencha pour l'embrasser.

Dans la géographie des relations humaines, quelque chose a changé : c'est pour cela que le père est là quand son fils revient, que son attitude est si vivante et humaine. Je ne pense pas qu'il faille comprendre cette présence au sens physique, comme si le père s'était installé dans une tour de veille, et passait ses jours et ses nuits à guetter le retour du fils. J'y vois comme un apprivoisement de la solitude par le père, comme par le fils.

La distance n'est pas tant kilométrique que prise de recul par rapport à l'autre. Pour que naisse la compassion du père, il a fallu que le père et le fils se soient distanciés, soient rentrés chacun dans sa solitude et l'aient apprivoisée. La prise de distance et la vue de son fils souffrant et vulnérable sont deux clefs qui ouvrent le père à la compassion.

 Le fils lui dit : « Père, j'ai péché contre le ciel et en face de toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ».

Le fils a bien préparé son discours, il s'est cadenassé dans une culpabilité en béton. Coupable devant Dieu (le ciel) et devant son père, il proclame son indignité.


Mais le père dit à ses esclaves : « Vite, sortez le plus beau vêtement (littéralement : le premier) et habillez-le, donnez un anneau dans sa main et des sandales pour ses pieds et apportez le veau gras, tuez-le, mangeons et réjouissons-nous parce que celui-ci, mon fils, était mort et il a repris vie, il était perdu et il a été trouvé ». Et ils commencèrent à se réjouir.
Le père n'écoute pas ce que dit son fils, il n'essaye pas de lui parler : par ses gestes, il casse cette logique de mérite, ou de déshonneur, à laquelle s'accroche le cadet. L'heure n'est plus aux paroles, mais aux gestes qui peuvent dire beaucoup plus. Il lui donne le plus beau vêtement de fête (le smoking), le sceau (la carte bleue de l'époque) et des sandales (les esclaves marchaient pieds nus).

Revenant sans revendiquer son titre de fils, le fils accède à sa dignité. Et aussi, en devenant fils, il donne à son géniteur de devenir réellement père.

 

Le fils aîné

Et il leur partagea les moyens d'existence.

Nous connaissons la présence d'un autre dans la famille, mais cet autre reste dans l'ombre du partage pendant 15 versets.

Mais son fils aîné était au champ. Et quand, à son retour, il s'approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses et ayant appelé un des serviteurs, il lui demandait ce que cela pouvait bien être.

Quand le fils aîné entend la musique et les danses, plutôt que de courir voir ce qui se passe, il interroge un serviteur. Il se tient à distance, intrigué et méfiant : ces fêtes qui se font sans lui ne sont pas pour lui.


Il lui dit : « Ton frère est là, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a reçu en bonne santé ».

La réponse du serviteur est étonnante : ce n'est pas un être famélique et décharné qui arrive d'un pays où règne la famine, mais un fils en bonne santé que le père accueille. Il n'est pas question d'hygiène sanitaire et alimentaire, mais de reconnaissance du fils, de restauration dans la dignité de fils. Pour ce fils reçu en bonne santé, un veau gras est tué.


Alors il fut pris de colère et ne voulait pas entrer. Mais son père, étant sorti, le suppliait. En réponse, il dit à son père : « Voilà tant d'années que je vis en esclave pour toi et jamais je n'ai passé outre à un ordre de toi, et à moi tu n'as jamais donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis. Mais quand ton fils, celui-ci, est arrivé, lui qui a dévoré tes moyens d'existence avec des prostituées, tu as tué le veau gras pour lui ! »
Alors il lui dit : « Enfant, toi tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait se réjouir et être joyeux, parce que ton frère, celui-ci, était mort et qu'il est venu à la vie, perdu et il a été trouvé ! »


Le père avait partagé l'héritage entre les deux fils, et vivait de l'usufruit de ce qui restait à l'aîné. Or, sans en parler à son aîné, le père décide de tuer le veau gras alors qu'il n'a jamais rien donné à l'aîné pour qu'il puisse faire la fête avec ses amis.


L'explosion !


La coupe est pleine : l'aîné éclate et laisse venir au jour tout le ressentiment qui lui rongeait le coeur. Jusqu'ici, il s'est interdit de vivre pour lui-même (« je vis en esclave pour toi »), et a vécu soumis (« je n'ai jamais passé outre à un ordre de toi »). Cela alors que le père a laissé l'autre fils partir sans lui faire de reproche, lui donnant tout ce qu'il réclamait sans rien dire.

 Le scénario qui se déroulait dans la tête de l'aîné est projeté sur grand écran et le sentiment d'exclusion apparaît en clair.


Le père n'a pourtant jamais demandé à son fils de vivre comme un esclave. Mais l'aîné a joué un rôle qu'il s'imaginait devoir tenir : ne se considérant pas tout à fait fils, il espérait, à force d'esclavage, finir par mériter ce nom de fils, et pouvoir avoir accès à ce qui lui était jusqu'alors interdit.
D'où les récriminations : il reproche à son père de lui refuser toute réjouissance. Tu ne m'as jamais donné ce qu'il faut pour que je sois heureux. Pourtant le fils aîné n'était pas exigeant, un seul chevreau lui suffisait. Même cette petite requête - jamais dite - lui a été refusée : comme si son père, jusqu'ici, l'avait interdit de joie.


Le fils aîné interdit de joie !


Cette revendication tragique de l'aîné montre combien il se sent exclu de la vie de son père, combien il n'a de fils que le nom. Son père fait bombance avec le fils cadet, mais lui, l'enfant aîné, est dehors.
Ce même fantasme d'un avoir, d'une chose qui pourrait faire accéder à plus de vie, plus d'être, nous le retrouvons chez les deux fils. Tous les deux imaginent une surabondance du père, de nourriture, de réjouissance. Surabondance qui leur est comme interdite. Pour eux, leur père est détenteur d'une richesse de vie. C'est ce même réflexe qui fait croire à Adam et Ève, dans le jardin d'Éden, que Dieu est comme un rival, alors même qu'il a fait le jardin d'Éden spécialement pour eux.


La jalousie


L'aîné découvre que c'est son frère qui occupe la place que lui pensait mériter auprès de son père. Le premier jugement moral de la parabole porté sur la conduite du fils cadet, c'est l'aîné qui le porte. La jalousie détruit la fraternité, lorsqu'elle se manifeste : il ne sait pas ce que son frère a fait, mais il imagine ce qu'il a pu vivre. Le gaspillage du fils cadet et du père prodigue l'exaspère au plus haut point. Ces manières de faire ne rentrent pas dans sa logique du mérite. Pour l'aîné, les choses se méritent. Le cadet et le père font l'expérience que les relations sont données.
Pour l'aîné, le festin serait le moyen d'entrer dans la joie. Pour le père, le festin est seulement un signe de la joie d'une relation recréée.


Cette réaction du frère aîné, nous pouvons être tentés de la condamner parce qu'elle est un rejet de l'autre. Mais si nous changeons de perspective, nous pouvons nous en réjouir. Ce n'est pas le sentiment que nous préférons voir se manifester en nous ou autour de nous, mais c'est bon qu'il sorte enfin ! L'expression de la jalousie du fils lui permet de dire ce qui lui rongeait le coeur depuis tant d'années. Elle est comme un premier pas hors du tombeau où il était emmuré.

 

   
 

Le père dans la parabole

 
 

 

 

 

 

 

 

Si nous reprenons les différents éléments que nous avons pointés en lisant notre texte, nous voyons au début de la parabole, que le père n'est pas l'image du père idéal :

Il ne dit rien au départ de son fils. Son cadet lui adresse la parole, « père », mais lui n'ouvre pas la bouche. Entre eux, il y a comme une relation tronquée. Il n'est pas question au début de la parabole de rupture, parce qu'il n'y avait pas de relation.

Le père est situé au même niveau que sa progéniture : il est présenté par ce qu'il possède. Les deux fils s'attachent l'un à son héritage, l'autre au chevreau qui ne lui a jamais été donné. Le père a deux fils. Il a deux fils mais il n'est pas père.


Le père du fils cadet


Le père lui aussi, comme le cadet, suit un chemin. Sa route débouchera quand il pourra dire de son fils : « Il était perdu et il a été trouvé », et non « Je l'avais perdu et je l'ai retrouvé ».

 

Il a fallu que le fils parte au loin, il a fallu de la distance, pour que le père commence à voir son fils. Nous parlions plus haut de solitude apprivoisée, assumée. Le père l'a expérimentée en voyant son fils partir. Il a pu mesurer que son fils ne lui appartient pas, qu'il n'est pas sa chose, et qu'il n'a pas pu l'empêcher de partir. Si le père avait de quoi vivre dans l'aisance, il n'était pas tout-puissant.

 Alors, nous voyons pour la première fois le père touché par le dénuement de son fils. Saisi aux entrailles, nous dit le texte, le père court vers son fils. Le père a changé, il découvre combien son fils attend quelque chose de lui.

 
Quoi ? Le fils ne le sait pas bien. Il vient avec sa culpabilité, encombré de lui-même. C'est le père qui trouvera la réponse, par ses gestes : courir se jeter à son cou, se pencher, l'embrasser, pour manifester sa joie de voir le fils revenu. Cela le père ne le fait pas avec la dignité qui siérait à un homme installé dans l'existence, mais il le fait dans l'urgence (la course ; vite ! les impératifs). Il est urgent d'accueillir tout de suite, sans attendre, le fils qui revient. Il est urgent de ne pas permettre à la culpabilité, à la justification de s'interposer entre le fils et le père. Il est urgent que le fils devienne fils et que le père devienne père.

 
Le père du fils aîné


Le père a été transformé par l'attente et le retour du fils cadet. Nous le voyons dans sa manière d'être avec le fils aîné : il vient au dehors rejoindre son fils, qu'il supplie en lui disant « enfant ». De même que le départ du fils au loin a redonné vie aux entrailles du père, de même la distance que garde l'aîné rend possible la relation avec le père. L'aîné se décolle du père, il sort de son ombre en restant délibérément hors de la joie, de la communion.

Le père rappelle qu'il y a un lien qui les unit encore maintenant - « Tu es toujours avec moi et ce qui est à moi est à toi » - mais l'aîné, lui, est dans sa logique de mérite : « Voilà tant d'années que je vis en esclave pour toi et jamais je n'ai passé outre à un ordre de toi, et à moi tu n'as jamais donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis ».


Ici le père ne se justifie pas, il essaie d'amener l'aîné à un autre niveau de relation. À la question « À moi qu'as-tu donné ? », le père répond par « Toi, tu es toujours avec moi ». À l'absolu de l'avoir exigé par le fils, le père répond par l'absolu de la relation.

Les deux fils sont invités à rentrer en communion avec le père. À la culpabilité que le cadet veut présenter, le père répond par des baisers. À la possession exclusive de l'aîné, le père répond en parlant de communion.

 

   
 

La promesse de la joie dans le   Nouveau Testament

 
 

 

 

 

La joie malgré la souffrance


Le thème de la joie court dans ce chapitre 15 de l'Évangile selon saint Luc à propos de ce qui était perdu et de ce qui est retrouvé. Nous l'avons vu, c'est bien de joie qu'il est question pour le père. Cette joie est offerte au cadet, et elle devient accessible pour l'aîné pour peu qu'il continue sa route.

Pour les trois, l'accès à la joie est possible alors même que la souffrance n'a pas disparue :

 Nous ne savons pas si le fils cadet trouvera sa place comme fils, même si elle lui est offerte.

 Nous ne savons pas non plus si le fils aîné arrivera à apprivoiser sa solitude pour, à travers elle, accéder à la communion avec le père.

Le père est dans la joie parce qu'il voit son fils retrouvé, mais son aîné reste encore au-dehors.


Dans le Nouveau Testament, notamment dans les écrits de saint Jean, Jésus parle de cette joie qui est liée à la communion. Jésus invite les disciples à entrer dans cette joie, au moment où il voit s'approcher l'heure de la passion :

« Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète » (Jean 15,11).

« Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom ; demandez et vous recevrez, pour que votre joie soit complète » (Jean 16,24).
« Mais maintenant je viens vers toi et je parle ainsi dans le monde, afin qu'ils aient en eux-mêmes ma joie complète » (Jean 17,13).


Il est difficile de trouver le chemin qui permet d'accéder à cette joie. Il semble inaccessible, ce terrain qu'a trouvé Paul quand il dit dans sa Lettre aux Romains (8,31-39) :

« Que dire après cela ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? [...] Qui nous séparera de l'amour du Christ ? La tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? [...] Mais en tout cela nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui, j'en ai l'assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. »


Déjà le psalmiste, auteur du Psaume 50, le disait à sa manière : « Rends-moi la joie d'être sauvé ». L'alliance que Dieu propose aux hommes est mal accueillie. L'homme peine à rentrer dans cette communion avec Dieu qui libère.


Qu'en est-il pour nous aujourd'hui ? Pourquoi la joie que Jésus vient apporter à ses disciples n'est-elle pas davantage manifestée ?
Nous l'avons dit plus haut : la joie n'est pas synonyme d'absence de souffrance. Il est possible au père d'être dans la joie, alors même qu'au moins un de ses fils a bien du chemin à faire. Il est possible à Jésus d'être dans la joie, grâce à sa communion complète avec le Père, alors même qu'il devine que cette communion va être éprouvée jusqu'à la mort, qu'il fait l'expérience de la faiblesse des Apôtres qu'il a choisis. La joie que promet le Christ à ses disciples n'est pas le bonheur, compris au sens de tranquillité et de confort, elle n'est pas non plus la paix. C'est bien ce que dit saint Paul, à sa manière.


Cette joie s'enracine dans une communion forte avec Dieu. Voici un autre exemple pour comprendre davantage ce qu'elle peut être. L'auteur, Etty Hillesum, est au chevet d'un ami très cher qui vient de mourir, dans un camp de transit pour être déportée :


« Tout se passe quelque part au-dedans de moi, il y a là de vastes hauts plateaux sans temps ni frontière et tout se passe là. Et me revoilà parcourant ces quelques rues. Comme je les ai prises souvent, et souvent avec lui, plongée dans un dialogue fructueux et passionnant. Et comme je les prendrai encore, où que je sois au monde, en sillonnant les hauts plateaux intérieurs de la vraie vie. Attend-on de moi que je me compose un visage triste ou de circonstance ? Mais je ne suis pas triste ! Je voudrais joindre les mains de bonheur et de gratitude, je trouve la vie si belle et si riche de sens. Mais oui, belle au chevet de mon ami mort et où je me prépare à être déportée d'un jour à l'autre vers des régions inconnues. Mon Dieu je te suis reconnaissante de tout. Je continuerai à vivre avec cette part du mort qui a vie éternelle et je ramènerai à la vie ce qui, chez les vivants, est déjà mort : ainsi n'y aurait-t-il plus que la vie, une grande vie universelle, mon Dieu. »


Le sentiment de l'exclusion et le réflexe d'exclusion


Dans ce texte, comme dans le passage de

la Lettre

aux Romains, la joie est liée à la communion. C'est parce qu'il y a une communion que la joie est présente. Il s'agit d'une communion avec Dieu, que les épreuves ne peuvent troubler. Mais il est difficile d'entrer dans cette communion. En effet, nos existences sont beaucoup plus marquées par des expériences d'exclusion que de communion. Dès la naissance, il nous faut apprendre à nous séparer de notre mère. Elle est la première avec qui nous avons à ajuster notre relation. Plus tard, ce travail est à reprendre avec nos proches, tous ceux que nous pouvons rencontrer. Cette recherche d'ajustement n'est pas des moindres, c'est celle à laquelle vous comme moi, nous travaillons.


Dans ce travail, il y a l'ajustement aux autres, mais aussi l'ajustement à soi, à celui que je suis, en vérité. Qui d'entre nous n'a fait l'expérience de la faute, ne s'est posé la question du sens de l'échec, n'a eu à apprivoiser sa solitude ? Ces trois domaines d'expériences sont comme des lieux où nous nous révélons à nous-mêmes : à travers eux, nous mesurons que nous ne vivons pas ce que nous voulons, que nous sommes comme hors de la vie que nous voudrions mener.


Ce sentiment d'être à côté, d'être exclu, alors que d'autres semblent tellement vivre la vie qu'ils veulent mener, appelle facilement la tentation d'exclure l'autre. En effet, à défaut de sortir de ce sentiment d'exclusion, en excluant à mon tour, je reprends la main, je subis moins. Je suis moins une victime passive.

Le fils cadet, marqué par ce sentiment d'exclusion, va exclure à son tour, mais au lieu d'exclure les autres, c'est lui-même qu'il exile. C'est encore le sentiment d'exclusion qui fait dire à l'aîné : « Tu ne m'as jamais rien donné », alors que son père lui avait donné sa part d'héritage. Et en restant hors du lieu de la fête, le fils exclut le père qui le supplie.


De l'exclusion à la communion


Avec l'actualité, nous entendons beaucoup parler d'exclusion, et de lutte contre l'exclusion. Beaucoup d'énergie et d'argent y sont consacrés.
Depuis longtemps, Dieu s'est lancé dans cette lutte contre l'exclusion. Tout au long de l'histoire, il s'est efforcé de s'approcher de l'homme, tenté de vivre sa vie selon ses envies, en tenant à distance son Créateur. Avec des alliances sans cesse reprises, Dieu a lutté contre cette réclusion. Pour en venir à bout, il s'est lui-même fait homme, il est venu habiter parmi eux pour être au milieu d'eux. Il vient vers les hommes perdus dans leurs existences creuses et vaines. Il propose de recréer une relation, en commençant par les pauvres et les pécheurs. Encore maintenant, par son Esprit, dans l'Église, il continue à travailler pour que les hommes retrouvent le chemin de la communion.

 
Pour sortir de cette logique stérile et mortelle de l'exclusion, il nous faudra un témoin compatissant, qui témoignera d'une bienveillance inconditionnelle et aimante. Il tendra la joue à celui qui le frappera, il accueillera le fils perdu dans sa quête insensée. Celui-là est capable de mettre à distance sa souffrance, ses blessures, tout en restant attentif à l'autre ; il accepte de voir souffrir l'autre, de se laisser toucher par sa souffrance, tout en restant proche. Pour cela un début de communion devient possible ; avec elle, la joie peut venir, simple, discrète, mais tangible et réelle.


Ce qui est possible aux hommes faillibles l'est à plus forte raison à Dieu. Saint Paul, Etty Hillesum témoignent de cette rencontre avec Dieu qui - c'est là notre foi - ne fait pas défaut. Ils ont su s'appuyer sur cet amour de Dieu qui a été leur roc, leur force, quand bien même leurs vies ont été éprouvées jusqu'au bout.

 Ceux-là ont découvert une certitude d'exister pour Dieu, certitude indestructible qui ouvre à un sentiment de plénitude de vie, qui jaillit dans le coeur en joie, et en action de grâce. Par leur témoignage, ils nous invitent à entrer dans la joie du Père.

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04 mars 2007

Rends moi la joie d'être sauvé 2

   
 

crucifix


Ouvre les yeux et regarde!

 
 

 

 

 

 

Le frère Yves Combeau, trente-cinq ans, est historien de formation (sa thèse de l'École des Chartes portait sur le règne de Louis XV). Il vit à Paris, au couvent de l'Annonciation. Ses recherches actuelles portent sur l'histoire politique du 18e siècle. Il est aussi accompagnateur de dirigeants chrétiens et d'hommes politiques, et aumônier de scouts. Il est le secrétaire général de

la Province

dominicaine de France. Il a publié un roman,

La Porte

du Nord (Paris, Editions du Cerf, 2000).


Il y a quelques années - nous en avions vingt au plus -, nous pérégrinions vers Conques ou Saint-Jacques. Et nous chantions en chemin : « Je veux voir Dieu ».

Je veux voir Dieu,

Le voir de mes yeux,

Joie sans fin des bienheureux,

Je veux voir Dieu.

Ce chant est un canon et il se répète indéfiniment.
« Je veux voir Dieu ». Eh bien ! J'ai fini, était-ce sur l'Aubrac ou dans les combes du Cantal, par me dire que ces paroles étaient fausses.
Je ne voulais pas voir Dieu. Je voulais voir, oui, mais voir Dieu ?
Ce que je voulais voir, à vingt ans, c'était le bonheur. Il me semble que beaucoup de chrétiens, que la majorité des chrétiens, ressemblent un peu au garçon que j'étais. C'est leur bonheur qu'ils veulent voir.
Et j'avais le sentiment de ne pas le voir. De buter. Contre des voiles, des obstacles, des inaboutissements. Tout près : trop loin.

On peut être, pour citer Péguy parlant de sa propre jeunesse, cet « ardent, sombre et stupide jeune homme » et avoir raison. Il me semble que j'avais raison. Habitués que nous sommes, fils et filles de l'Occident, au silence de Dieu, à la grisaille des églises, à l'inexpressivité de la liturgie et à l'inconfort de la foi, nous nous résolvons peut-être trop vite, passés nos vingt ans, à ne plus voir. Une vie d'aveugle s'engage, dont le mérite est grand, mais aussi l'aridité.

 
     Être aveugle est une malédiction


Or l'Évangile est rempli de gens qui veulent voir. Ils se pressent, ils s'agglutinent même autour de Jésus. Des simples, des anonymes, des foules, qui redemandent des miracles, mais aussi des savants et des lettrés, les pharisiens auxquels la multiplication des pains ne suffit pas. Être aveugle, dans L'Évangile, est une malédiction.

Il faut voir et Jésus fait voir.

Les Mages viennent de loin pour voir.

Syméon se réjoui d'avoir vu.

Zachée, qui est petit, monte sur un arbre pour mieux voir.

 De nombreux aveugles sont guéris et, ce qui revient presque au même, des sourds entendent.

Sur la montagne, les disciples voient ce qu'ils n'avaient encore jamais vu.

À l'approche de sa Passion, Jésus dit : « Bientôt, vous ne me verrez plus... »
Quand elle rencontre l'homme dans le jardin, Marie-Madeleine ne voit d'abord que le jardinier ; puis ses yeux s'ouvrent et elle voit le Christ. Alors elle court annoncer la nouvelle.

Saint Jean conclut son Évangile par : « Ce que nos yeux ont vu, ce que nos oreilles ont entendu, nous vous le rapportons. »


     Souvent, donc, nous entendons, ou nous pensons entendre, mais nous ne voyons pas, ou nous pensons ne pas voir.

Certes, saint Jean dit aussi : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu », mais ne reconnaît-on pas là le préambule des Béatitudes : « Heureux ceux qui souf­frent... » ? Les Béatitudes sont paradoxales et cette parole ne l'est pas moins. Nous nous accrochons à elle parce que nous ne voyons pas, nous qui voudrions voir. Mais, pas plus qu'il n'est bon de souffrir, il n'est pas bon d'être aveugle. Il est admirable de croire sans voir, mais il est meilleur de voir.

Dans le monde de parole qu'est l'Évangile, ce monde de maîtres et de dis­ciples, de scribes et de légistes, d'écriture et de témoignage, il semble donc que le regard et la vue ont un rôle, une place propre. Nous, chrétiens, nous parlons et nous écoutons. Nous sommes disciples par les mots et les idées, qui reflètent le Verbe. Mais qu'en est-il de nos yeux ? Si nous voyons, que voyons-nous ?

 
Voir le désert, voir la création


     Et puisqu'il n'est pas bon d'être aveugle, ouvrons les yeux, et voyons.
Il est dit que nos yeux cherchent Dieu. Cherchons-le.
Où peut se trouver le Seigneur ? Ceux qui le cherchent par toute leur vie vont souvent le quérir au désert. Fort bien, allons-y. Et avant de parler d'un désert figuré, parlons d'un désert au sens propre.
Qu'y a-t-il dans le désert ? Rien ? Pas exactement. Il y a une quantité consi­dérable de pierraille et de sable, du soleil, du vent, quelques touffes d'alfa et, parfois, l'oreille passante d'un fennec. C'est peu. C'est surtout, tout ceux qui sont revenus du désert en témoignent, inhumain. Le paysage du Sahara est inhumain. Sa vastitude effraie. Les repères manquent. On n'est pas chez l'homme.


     Ce paysage sans humanité, c'est

la Création. La

Création est partout visible sur

la Terre

, mais au désert, l'homme ne l'a pas remaniée, fût-ce pour l'embellir ou la rendre plus habitable. Le désert est l'oeuvre de Dieu seul. À l'état brut. Ici tout est de Dieu, il a tout fait et l'homme rien. Même le temps, les entassements de millénaires qu'il a fallu pour faire le désert, est de Dieu et non de l'homme. Le désert sort des mains de Dieu.
Il nous montre Dieu - c'est un spectacle désarçonnant - dans une nudité primitive. L'expérience spirituelle du désert est très forte. Le contact avec le divin est immédiat, même s'il est un peu effrayant. Tous les voyageurs du désert, de Charles de Foucauld qui y cherchait Dieu à Saint-Exupéry qui ne l'y cherchait pas, mais l'y pressentait, ont vu quelque chose de Dieu dans le désert.


     Mais Dieu se donne à voir en toute

la Création

et, à sa façon, toute créature sauvage nous parle de Dieu comme le désert. Le renard qui, à cet instant, maraude sur les voies abandonnées du chemin de fer de banlieue, le marronnier qui est devant ma fenêtre, le merle qui cherche une pitance hivernale. Le renard me parle par son intelligence, sa résistance, la beauté de son regard et de son corps ; le marronnier me parle par sa durée, par l'organisation mathématique et harmonieuse de ses branches, par la patience de sa sève ; le merle me parle par la musique ténue de son chant, par son plumage de jais, par son oeil moqueur.

Tous disent quelque chose de l'intelligence, de l'ingéniosité, de la beauté de Dieu. Miroirs modestes, mais miroirs divins. C'est le trait de génie - « trait » au sens antique : coup de tonnerre - de saint François d'Assise que d'avoir déchiré pour nous le voile qui recouvrait, depuis l'extinction du paganisme, le miroir de

la Création. Oui

, il y a littéralement un visage naturel de Dieu. Se promener, regarder l'oiseau, le poisson, la mer, la forêt, c'est déjà ouvrir son regard sur Dieu.


     Les religions païennes d'Occident, particulièrement la religion romaine, étaient des religions naturelles. Les Romains respectaient, plutôt qu'ils ne les véné­raient, les bois, les eaux, les carrefours, le vol des oies, les bouches des cavernes, parce qu'ils leurs parlaient des effrois primitifs, de la vie, des rencontres, du destin et de l'au-delà. Rien n'est moins intellectuel que la religion romaine ; loin de recouvrir le miroir de la divinité par la réflexion abstraite, les Romains se sont contentés de donner des noms vagues, souvent empruntés à d'autres cultes, à ces éclats de visibilité divine qui les entouraient.


Or cela, saint Paul l'a bien senti qui accordait aux païens d'être parvenus, en tâtonnant, mais sans erreur majeure, à la porte de la foi. Les Pères ont nommé cette démarche naturelle la præparatio philo­sophica, la « préparation à la foi par la sagesse », mais cette sagesse était tout imprégnée de religiosité.

 Oui, l'oiseau parle de Dieu et saint François, en retour, parle à l'oiseau. Voici déjà qu'avec lui, nous commençons de voir, parce que le spectacle nous accueille chaque matin par la fenêtre. La moindre promenade peut devenir oraison, si nous apprenons à distinguer Celui qui a fait ce que nous voyons.


Voir autrui


     Et parce que nous sommes créés, nous aussi, hommes et femmes, nous sommes miroirs de la divinité. Quiconque a aimé - et qui n'a pas aimé ? - a vu se déchirer une sorte de voile, et a été pris par l'extase d'une vision.

 Apprendre à voir autrui, c'est donc reconnaître dans celui ou celle que j'aime un cadeau de Dieu. Et même dans mon propre corps, avec ses beautés et ses petites misères. Nous autres, fils et filles de l'Occident, avons appris avec la mentalité moderne cette chose monstrueuse qui consiste à instrumentaliser l'autre, à le réduire à un objet, à une chose, manipulable, utilisable. Mais

la Bible

nous rappelle que chaque rencontre humaine est une rencontre divine.

 Les anges, en particulier, révèlent Dieu mais ont un visage d'homme. Angelos, en grec, ne signifie rien d'autre que « messager ». Lorsque Abraham accueille, à Mambré, les anges qui lui annoncent la fin de son infertilité, le texte dit : « les hommes », puis : « l'homme », puis : « le Seigneur ».

     Je ne veux pas ici m'enferrer sur la question de la nature des anges, mais il semble bien que, dans l'hospitalité biblique, chaque homme, chaque femme, est accueilli comme un messager du Seigneur, comme un ange possible, comme un ange probable. L'honneur qui lui est rendu s'apparente à un rite religieux. Et le plus religieux de ces rites de l'accueil est celui du repas.

 Apprendre à voir Dieu dans l'homme, consiste à apprendre à se laisser toucher, émou­voir, fasciner par toute rencontre humaine comme par une rencontre divine. À se répéter devant chaque homme la parole de Dieu sur le Christ : « En lui, j'ai mis tout mon amour. »

     Non seulement parce que tout homme a été façonné par Dieu, mais parce qu'il est le Temple de Dieu. Le corps lui-même, affirme Paul, est Temple du Seigneur.


     Mais ce qui est révélé dans la femme, l'homme, l'enfant que j'aime, est moins aisément dicible que le simple spectacle de la nature. L'acharnement des poètes de l'amour à dire, redire, redire encore l'objet de leur amour témoigne de la difficulté de savoir ce qu'il est. Certes, la splendeur des corps humains est comme la splendeur d'un corps animal ; le pelage du chevreuil est comme la peau d'une femme : miroir de la beauté de Dieu ; et plus encore les regards de l'un et de l'autre. Mais il y a plus de profondeur et de mystère dans l'amour. Le regard d'un chevreuil ne me trouble pas comme le regard d'une femme.

 Dans l'amour, je pressens de la gravité, de la profondeur, de la joie mais aussi de l'amertume, presque de la douleur. L'amour crée le manque. Comme le désert, l'amour emplit d'une vision qui est une révélation, qui fascine, mais fascine comme en creux, comme en interrogation.
Il faut n'avoir pas aimé pour ne pas s'être heurté à l'énigme qui, dans l'élan vers le corps de l'autre, fait pressentir un au-delà, ou plutôt une intériorité ineffable qui n'est pas de notre vie mais qui est désormais notre vie.

     L'amour humain est sacré parce qu'il manifeste le divin. Nous le savons bien ; il n'est pas besoin de l'expliquer ; quiconque en a fait l'expérience le sait. Mais l'amour et le désert ont en commun le silence, la dévaluation des mots. L'ado­lescent amoureux ne parle pas. La révélation de l'amour lui a appris qu'il est un espace que le discours n'atteint pas. La poésie peut-être, mais la vraie poésie est rare.

 Dans le Cantique des Cantiques,

la Bible

nous offre des éléments de cette manifestation sacrée de l'amour humain. Le Cantique des Cantiques est précisément un poème ; mais la présence du sacré y est si évidente qu'il n'a pas paru nécessaire à l'auteur de nommer Dieu ni aux correcteurs de l'y rajouter. La comparaison ultime : « l'amour est aussi fort que le Shéol » - l'enfer, la mort - conclut cette apparition sans l'expliquer. Car l'explication est dangereuse : elle dessèche et peut déformer. Si l'amour ôte du miroir le voile du quotidien et de la banalité, l'explication, elle, veut aller derrière le miroir... En vain. Le Cantique laisse le lecteur devant une vision inexpliquée, une comparaison sans clé. Un silence.


     De même Jésus n'explique-t-il pas toujours ce que les disciples ont vu. Ce qu'ils voient les fascine et les désarçonne, mais ils n'en ont pas la clé.
Jésus n'explique rien des trois théophanies, des trois manifestations de sa divinité, que rapporte l'Évangile : rien du Baptême, rien de

la Transfiguration

, rien de sa Passion. Il annonce sa propre mort, mais ce que les disciples voient : la tra­hison, le procès, le couronnement à la fois dérisoire et mystique, la croix, la tem­pête, rien de tout cela n'est expliqué.
Les disciples voient, mais que voient-ils ? Lorsque nous aimons, nous savons que nous voyons, mais que voyons-nous ? Les disciples et nous-mêmes sommes bouleversés, mais par quoi ? Nous allons approfondir cette question.


Le miroir de l'art


     Un des moyens de la manifestation de la splendeur humaine est l'art. Non pas parce que l'art représente l'homme extérieurement - cela n'est vrai ni de la peinture abstraite, ni de la musique, ni de l'architecture -, mais parce qu'il mani­feste l'intériorité de l'homme. L'art n'est pas un discours sur l'homme. L'art qui veut discourir se périme lui-même ; les périodes creuses de l'histoire de l'art sont des périodes d'art bavard, d'art esclave du discours, pour ainsi dire étranger à lui-même. La chose est vraie spécialement pour l'art sacré. L'art chrétien intellectuel et froid du XIXe siècle, cet art chargé de discours, de règles, d'obligations, manifeste d'autant moins qu'il discourt plus. Quelle est sa faiblesse quand on le compare à l'art naïf des hautes époques, à l'art volontiers facétieux, expressif ou réaliste du moyen âge, à l'art « sauvage » de notre époque !
Mais nous ne sommes sortis des pièges de cet art bavard qu'en apprenant, par l'abstraction et le surréalisme, c'est-à-dire par l'énigme, l'énigme manifeste, à rouvrir les yeux.


     Tout art est sacré en ceci que tout art est une expression du mystère de l'artiste et de ce qu'il aime, une manifestation, et même une transfiguration du réel. C'est là le coeur de la démarche du père Couturier et de la revue L'art sacré : commander à des artistes qui ne se disent pas toujours chrétiens, parce que leur art est, avec ou sans discours, une manifestation du mystère sacré de l'homme, créature de Dieu : Matisse, Manessier, Léger, Le Corbusier. Et il ne fait pas de doute que chez un Matisse, pour ne citer que lui, la perception de la dimension sacrée de sa propre oeuvre a émergé dans sa tentative d'exprimer, avec ses moyens particuliers, le mystère chrétien.

 Mais dans cette aventure de L'art sacré, les réactions furent vives parce qu'il fallait rouvrir les yeux, rééduquer le regard, faire tomber les écailles du réalisme plat - du réalisme faux - de l'imagerie pieuse. Comme si l'art, libéré, rendu à lui-même, à sa sauvagerie native, faisait peur. Le même désarroi fascinant qui nous a saisis au désert et dans l'amour nous surprend devant les floraisons joyeuses et les graffiti tragiques de la chapelle de Vence, devant le Christ barbare de Germaine Richier, devant les rivages primitifs de Manessier.

 

   
 

Voir n'est pas expliquer

 
 

 

 

La Création

, l'homme et l'art sont miroirs de Dieu. Ils ne cessent de montrer. Il n'est pas une chose de ce monde qui, si faiblement que ce soit, n'indique Dieu. Le problème n'est donc pas l'absence de choses à voir.
Le problème est dans notre regard, d'une part, et d'autre part dans ce qui est donné à voir : qu'est-ce que c'est ?

     Le problème est dans notre regard. Si Jésus ouvre autant d'yeux, c'est que les regards sont fermés.


     Jésus, lui, voit. À Simon le pharisien qui lui demande, désignant la pécheresse en pleurs : « Sais-tu qui elle est ? », Jésus répond qu'il le sait, alors qu'elle n'a pas parlé. Et il ajoute, montrant qu'il sait mieux, plus et plus profond que Simon le pharisien : « Tu vois cette femme ? Il lui sera beaucoup pardonné, car elle a beaucoup aimé. »

Lorsque Nathanaël, surpris d'entendre Jésus lui dire qui il est, alors qu'il ne le connaît pas, Jésus répond : « Je t'ai vu sous le figuier ».
Lorsque le jeune homme riche a fini de parler, l'évangéliste dit : « Jésus posa son regard sur lui et l'aima. »


     Le regard donne une connaissance que la parole n'atteint pas.
Le regard, qui est silencieux, va au-delà de la parole. Mais les disciples et les auditeurs ne voient pas. Ils ont beau assister aux miracles, ces manifestations visibles, ils ne voient pas. C'est au terme des miracles les plus éclatants que les foules demandent encore un signe, que Jésus leur refuse ou plutôt, renvoie énigmatiquement à

la Croix

: « Vous n'aurez pas d'autre signe que le signe de Jonas. » Les foules ont vu, mais sans voir, comme Jésus lui-même le dit dans l'Évangile de saint Luc.


     Mais rien ne dit que les disciples ont mieux vu que les foules. Lorsque Jésus dit : « Il y a plus ici que Jonas », c'est de lui-même qu'il parle. Mais les disciples ne voient pas.

Car Jésus n'explique pas.

Il n'explique pas plus au moment de

la Résurrection. Au

jardin, Marie-Madeleine voyait sans voir, puis elle reconnaît Jésus. Mais Jésus, qui l'a appelée, puis repoussée, puis envoyée en mission, ne lui a rien expliqué.
     Peu après, les disciples d'Emmaüs voient Jésus sans le voir. Ils ne le reconnaissent pas. Jésus pourtant leur explique : « il leur dit tout ce qui, dans les Écritures, avait trait à lui » ; or ils ne le voient toujours pas. L'explication n'ouvre pas les yeux. La parole et le regard ne sont pas la même chose. Ce n'est que par un signe dont le sens n'est pas évident - Jésus rompt le pain et bénit - que les regards s'ouvrent.

 

Trois manifestations

J'ai parlé du désarroi qui, en même temps que la fascination, saisit celui qui regarde

la Création

, qui rencontre l'art, qui aime. Le désarroi de ne savoir dire, qualifier, mettre en paroles cette révélation. S'il cherche une réponse, il est déçu : il n'a qu'une interrogation. Mais il sait, avec certitude, que sa vie et son coeur sont dans cette interrogation.
Car

la Création

, l'amour et la beauté ne sont pas une réponse. Ils ne sont que des miroirs. Des indices, des index, qui indiquent, qui renvoient.
Cependant ces indices ne sont pas obscurs. Ils sont même évidents ; nos yeux vont et viennent sans voir, mais ils voient !


Reprenons les trois théophanies, les trois grandes manifestations de la divi­nité de Jésus, et regardons.


     Au Baptême de Jésus, le ciel s'ouvre et la voix du Père prononce : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en lui j'ai mis tout mon amour. » C'est assez dire qu'il y avait quelque chose à voir dans le Baptême, épisode étrange dont Jean le Baptiste lui-même ne comprend pas le sens, puisqu'il ne veut pas baptiser Jésus.

 Mais que voyons-nous ? Que Jésus descend dans l'eau du Jourdain. Il imite le peuple d'Israël qui, franchissant cette eau qui faisait mémoire de la mer passée quarante ans plus tôt, célébrait à la sortie du désert son passage de la mort à la vie. Jésus prophétise ainsi sa mort et sa résurrection, ce que saint Jean nomme en bloc, indissociablement, « la gloire » du Seigneur. Et en effet, une « gloire » advient par la bouche du Père.

     Chacune des deux autres théophanies,

la Transfiguration

et

la Passion

, est une même manifestation de gloire, marquée par la mort et la résurrection. Sur la montagne, Jésus est manifesté en gloire, mais avant et après, il annonce aux disciples sa mort. Sur

la Croix

, Jésus meurt, mais les cieux s'ouvrent, le rideau du Temple se déchire, les morts sortent de leur tombeau, Pilate même, prophète inconscient, a fait écrire sur la croix, en trois langues, « Jésus de Nazareth, roi des Juifs ».
Ce qu'il faut voir, ce que les disciples, Jean le Baptiste, Pilate même voient sans le voir, ce qui est évident mais que nos yeux refusent, c'est l'énigme fascinante et terrible de la mort et de la vie, de la mort et de la résurrection.
Et ce que Marie-Madeleine voit, ce n'est pas le Christ mort qu'elle est venue voir ; ce n'est pas le Christ d'avant la mort que, sans nul doute, elle regrette et désire ; c'est le Christ mort et vivant. C'est ce noeud de vie et de mort, de mort et de vie, indissociables et glorieux, qui est le coeur du message chrétien, qui est le passage,

la Pâque

par lequel notre intelligence et notre sensibilité doivent passer si nous voulons nous dire chrétiens.

    

La Création

ne montre pas que la vie. Elle montre la vie et la mort. L'arbre vit et meurt. La fleur aussi, d'une vie plus éclatante, d'une mort plus rapide. L'ani­mal vit et meurt, dévore l'autre animal, est dévoré. La gloire de la création est un drame de vie et de mort.
L'art ne montre pas que la vie. L'art pleure et chante, célèbre et crie. Des chasses préhistoriques dans les grottes de la vallée des Eyzies-de-Tayac aux tableaux de Pollock ou du Caravage, une onde de violence traverse toute repré­sentation peinte, et cependant la promesse de l'immortalité n'est pas absente du plus sombre des tableaux. La chair défaite de saint Jérôme côtoie la pourpre de son habit cardinalice.
La beauté n'est pas le plaisir ; elle est plus grave que le plaisir, parce qu'elle a saisi la mort en même temps que la vie ; elle est plus élevée que le plaisir, parce qu'elle est saisie par la vie jusque dans la mort.

     L'amour enfin ne montre pas que la vie. Celui qui aime connaît dès les premiers instants la douleur de l'absence, la frustration de l'insatisfaction, la griffe du fan­tasme, figures de l'impossibilité et de la mort. « L'amour », dit le Cantique des Cantiques, « est aussi fort que le Shéol ». Étonnante comparaison, quand la question initiale du poème était précisément : « À quoi te comparerais-je, ma Bien Aimée ? »

 Le secret du regard ouvert serait-il donc qu'il ne s'ouvrirait que sur le malheur, ou sur l'impossibilité du bonheur entier ?

 

   
 

Le secret de l'amour

 
 

 

 

Mais ce n'est pas vrai. L'amour est heureux. Il est à la fois tragique et heu­reux.
C'est un secret, non pas au sens où Dieu l'aurait dissimulé, mais au sens où, même en le vivant, nous avons du mal à l'exprimer. Et le prédicateur n'a pas plus d'habileté. Le mystère chrétien est cette énigme que nous vivons sans pouvoir la dire, ou plutôt, sans pouvoir entièrement la dire ; cette expérience dicible et indicible à la fois.

L'amour est tragique et heureux.


     La vie est tragique, parce qu'elle comprend la mort. Mais elle n'est pas mal­heureuse. Elle est, dans sa tragédie, d'une indicible beauté. Elle est forte, super­be, âpre et heureuse. Voir la vérité de la vie, qui comprend la mort, demande de la force. De la virilité même, au sens où sainte Thérèse d'Avila demandait à ses filles, elles qui voulaient faire de leurs vies une contemplation, d'être « viriles ». Celui qui voit combat.
Celui qui voit la gloire ne se repose pas, mais se lève. Celui qui voit est lui-même plongé dans le drame, est lui-même saisi par la gloire. Il sait qu'il mourra, il sait qu'il meurt, il sait qu'il vivra au-delà de la mort.

     Celui à qui le Seigneur ouvre les yeux voit la mort et la résurrection, sa mort et sa résurrection. Ensemble. Il voit la gloire du monde et sa propre gloire. Cette beauté glorieuse que le temps et le destin dévorent, et qui sera victorieuse.

 Terrible révélation que celle qui, en manifestant que le monde et l'homme sont le Temple de Dieu, révèle la vie, la mort et la vie, révèle l'authentique nature de la gloire. Mais n'était-il pas dit du Temple, dès l'Ancien Testament, « ce lieu est terrible » ? Nous le savions depuis toujours.

     Le bonheur que donne la vision de la gloire est au-delà de la satisfaction animale, du confort béat, de l'absence de souci que, par paresse, nous appelons banalement « bonheur ».

 Le bonheur est au-delà de ce jouir que les philo­sophes du XVIIIe siècle ont nommé « bonheur », mais dont ils n'ont pas trouvé le secret parce qu'ils n'en ont jamais admis la condition mortelle, et même l'essence mortelle. Il fallait qu'ils affrontassent, eux et leurs héritiers les idéologues des deux siècles suivants, la vision de la mort que le plus simple des bouquets de fleurs contient. Ils ne l'ont pas voulu. Ils ne voyaient pas.
Pour soutenir la gloire, pour soutenir le spectacle du monde mort et ressuscité en même temps que le Christ est mort est ressuscité et que nous-mêmes sommes morts et ressuscités, dans le même drame de

la Passion

, il faut que la foi tienne les yeux ouverts. Il faut la foi de saint Jean et de

la Vierge.

 
     La foi n'est pas l'acceptation de l'aveuglement, si admirable soit-elle. La foi est l'acceptation de la vision. La gloire chrétienne est tragique et magnifique.
La foi passe par le silence parce qu'au-delà des mots, qui parlent de la vie, il y a le silence, qui est la parole de la mort, puis la résurrection, qui est vie par la mort, qui est silence et parole, qui est le Verbe.
Nous le pressentons tous et nous l'avons toujours pressenti, depuis nos premiers pas dans

la Création

, depuis notre première rencontre de la beauté, depuis notre pre­mier amour.

 

     
 

Ouvre-toi !

 
 

 

 
                   
   

Mais les guérisons des aveugles nous avaient avertis : nul ne     peut ouvrir les yeux si Jésus ne les lui ouvre.

   

     Apprendre à voir est se livrer à la grâce.     Il est regrettable que peu de bap­têmes, aujourd'hui, ne laissent place au     rite de l'Effata, « Ouvre-toi », au cours duquel le prêtre     ouvre les yeux et les oreilles de l'enfant à la grâce du baptême. C'est là     montrer quel est le lien entre le regard et la grâce.

   

 
    Apprendre à voir est demander au Christ de voir en nous. A Zachée qui veut     le voir, Jésus répond : « Descends, que j'aille demeurer chez     toi ». Lors du baptême, le Christ descend en nous, vient demeurer en     nous.
    Celui qui veut voir ne peut voir que si le Christ lui apprend, par ses yeux     et dans sa chair, ce qu'est la gloire, qui est mort et vie. Et cette gloire     rend heureux.

   

 Le bonheur, que nous     voulons voir, est la gloire de Dieu, et la gloire de Dieu est mort et     résurrection. Les indices surabondent à chaque instant de notre vie, si     Dieu nous ouvre les yeux.

   


        Nous     voulions voir Dieu.

   


    C'était une prière dangereuse. Mais Israël l'avait répétée avant nous.
    Nous l'avons vu. Sur

la      Croix

, et dans toutes les figures de sa gloire, les     naissances et les morts, les retours et les arrachements, l'extase de l'art     et l'éblouis­sement de l'amour. Nous l'avons vu, nous le voyons encore,     nous ne cessons de le voir, mais nos yeux l'ont-ils reconnu ?

   
   

 

   
 

 

 

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02 mars 2007

Bien tard je t'ai aimé

"Bien tard je t'ai aimée, beauté si ancienne et pourtant si nouvelle,
bien tard je t'ai aimée !
Et voici que tu étais au-dedans de moi,
et moi, j'étais au-dehors de moi
et c'est là que je te cherchais !
Dépourvu de beauté, je me jetais sur toutes les œuvres belles !

Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de Toi, ces choses qui pourtant,
si elles n'existaient pas en toi, n'existeraient pas !

Tu as appelé, tu as crié
et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi
et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j'ai respiré et haletant, j'aspire à toi ;
j `ai goûté, et j'ai faim, et j'ai soif ;
tu m'as touché et je me suis enflammé pour ta paix. »

Saint Augustin

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25 février 2007

Rends-nous la joie d'être sauvés 1

Soeur Anne Lécu est dominicaine. Elle a été aumônier d'étudiants à Sciences-Po (Paris) et à Évry. Elle travaille depuis 10 ans comme médecin généraliste dans une prison de femmes de la région parisienne. Elle poursuit une formation en philosophie sur les questions de santé et de maladie. Elle vit en communauté dans l'Essonne, avec 5 autres soeurs.
Elle est l'auteur, avec le frère Bertrand Lebouché, du livre Où es-tu quand j'ai mal ? (Paris, Editions du Cerf, 2005).



« Éveille-toi ô toi qui dors, relève-toi d'entre les morts
et le Christ t'illuminera ! »


     Cette injonction de Paul aux Éphésiens (5,14) est sans doute issue d'un rituel baptismal très ancien. Dire cela au nouveau baptisé, c'était lui faire prendre conscience que le baptême est un réveil : plongé dans l'eau, c'est dans la mort du Christ qu'il est plongé ; puis tiré hors de l'eau, c'est avec le Christ qu'il est tiré de la mort.

     Nous n'avons pas fini de comprendre ce mystère. Un carême n'est pas de trop. Une vie non plus, sans doute. Le Christ vient nous réveiller. De tous nos sommeils, voire de toutes nos morts. Il vient nous prendre par la main, comme il l'a fait avec Adam, jusqu'aux entrailles de la mort, lui qui est le nouvel Adam, le Vivant.

   
 

Ô toi qui dors...

 
 

 

 

« L'abolition de l'humain se fera sous anesthésie » (Maurice Bellet).

     Chaque génération court le risque de sommeiller et de rater le passage du Seigneur qui surgit incognito, dans la nuit. Rappelons-nous ce que dit l'auteur de l'Apocalypse à l'Église de Sardes : Ainsi parle celui qui possède les sept esprits de Dieu, et les sept étoiles. Je connais ta conduite ; tu passes pour vivant, mais tu es mort. Réveille-toi, ranime ce qui te reste de vie défaillante ! (Ap 3,1-2).


     Cette exhortation mérite qu'on s'y attarde. Quelle est cette léthargie dont il nous faut sortir ? Qu'est-ce qui ainsi nous endort au point de risquer que notre vie défaille ? De quoi sommes-nous anesthésiés ? Une scène d'Évangile va accompagner notre réflexion : il s'agit de l'épisode raconté par Luc dans son Évangile, où une femme pécheresse s'invite chez un pharisien :


« Un Pharisien le convie à manger avec lui. Il entre dans le logis du Pharisien et s'attable.

Et voici une femme, qui était dans la ville une pécheresse. Elle a appris qu'il s'est étendu dans la maison du pharisien. Elle a eu soin d'apporter un flacon d'albâtre, plein de parfum.

 Elle se tient en arrière, à ses pieds, et pleure. De ses larmes, elle commence à inonder ses pieds. Avec les cheveux de sa tête, elle essuie et elle baise longuement ses pieds et elle les oint de parfum.
Ce que voyant, le Pharisien qui l'avait invité se dit en lui-même : "Celui-là, s'il était prophète, il saurait qui, et de quelle espèce, est la femme qui le touche : qu'elle est une pécheresse !" »
(Lc 7, 36-50).


     Le reproche que fait Jésus au pharisien est d'être anesthésié, car il n'a pas compris la valeur du geste de cette femme. Précisément pour le réveiller, il va lui expliquer ce qu'il n'a pas vu et que nous pourrions déployer en trois directions : l'indifférence, le calcul et la suffisance.

L'indifférence, ou l'oubli du sujet


     L'indifférence, c'est aussi l'oubli du sujet, ou encore l'oubli du soin. Cela apparaît dès le début lorsqu'il se dit en lui-même : « Celui-là, s'il était prophète, il saurait qui, et de quelle espèce, est la femme qui le touche : qu'elle est une pécheresse ! ». Il a presque dit : « elle est objectivement une pécheresse. » Elle est réduite à l'objet « pécheresse », machine à procurer du plaisir à ceux qui la paient.

     Réduisant la personne de cette femme à une sorte de corps objet, il n'a pas pu voir que Jésus aussi était un sujet, quelqu'un, dont il pouvait prendre soin. Cette pente glissante, nous pouvons assez facilement la repérer dans nos vies, personnelles et sociales. Notre monde occidental a du mal à reconnaître la place des sujets. A l'hôpital par exemple, les infirmières deviennent de plus en plus interchangeables, au nom de la rentabilité. On voudrait que le soin soit strictement le même quelle que soit la personne qui le prodigue. « Il faut éliminer le facteur subjectif », disait une de mes proches, récemment. Derrière l'exigence de qualité, légitime, se dissimule une exigence de rentabilité, et au final, le danger d'utiliser les personnes comme les rouages d'une machine. Nous sommes tous embarqués sur cette pente-là. Le réveil, c'est précisément d'en prendre conscience, afin de tenter, chaque fois que possible, de réintroduire le facteur subjectif.


Le calcul, ou l'oubli de la gratuité


     Marc, dans un récit parallèle (14,4-5), précise la dimension économique du reproche des pharisiens. Il raconte une histoire semblable avec une note intéressante :

 « Il y en a certains qui s'indignent entre eux : « Pourquoi faire, cette perte de parfum ? Car ce parfum pouvait être réalisé plus de 300 deniers, - à donner aux pauvres ! »

 Et ils frémissent contre elle ».


     Certes, on aurait pu utiliser le parfum à quelque chose de plus utile, par exemple les pauvres. Mais là n'est pas la question. Ce que pointe notre texte du doigt, c'est l'intention du geste. La femme a un geste démesuré. Gratuit. Le fait de casser le flacon signifie précisément qu'il ne servira à personne d'autre. Geste rituel utilisé dans le soin du corps mort au moment de l'ensevelissement.

 
    Au contraire, il y a du calcul dans l'attitude de ceux qui s'indignent. Non seulement le calcul de la valeur du parfum, mais presque autant celui de la « bonne action », qui hélas, cesse d'être bonne dès lors qu'elle est calculée. On croit les entendre : « nous, nous pensons aux pauvres, nous n'aurions pas gâché ce parfum ! ».


     Là encore, il n'est pas bien difficile de repérer dans nos conduites cette tendance au calcul, à l'évaluation, à la mesure de toute chose. C'est que tout a un coût, et donc un prix. Tout peut donc s'acheter. À suivre cette pente, on en arrive à vouloir tout maîtriser, tout prévoir, dans une sorte de fuite en avant par crainte du vertige. Alors, quand vient l'imprévu, quelle place lui reste-t-il ?



La suffisance, ou l'oubli de la dette


     Jésus, pour réveiller le pharisien, prend l'exemple de deux débiteurs. C'est une manière délicate de lui demander : « et toi, envers qui es-tu en dette ? ». Combien, face à cette question, seraient tentés de répondre : « envers personne ! » ?

     Cependant, l'existence humaine est fondamentalement inscrite sous le signe de la dette puisque nous ne sommes pas notre propre origine. Dette envers nos parents car ils nous ont mis au monde. Dette envers ceux qui nous ont appris à parler, à aimer. Pour les croyants, dette envers Dieu, car sa façon d'être est de donner : il nous fait don de la vie, don d'autrui comme compagnie, don du monde, don de lui-même enfin. Or, bien souvent nous sommes tentés de croire que nous pouvons nous faire tout seul, nous en sortir tout seul. Ne pas se reconnaître en dette, c'est presque se mettre au centre du monde, et oublier ceux qui ont fait que nous sommes nous.

     L'indifférence, le calcul et la suffisance sont sournois car ils envahissent nos existences presque à notre insu. Il ne s'agit pas de dire que le monde est mauvais, ou que ça va plus mal aujourd'hui qu'hier. Cela, chaque génération le dit à son tour « c'était mieux avant ! », non. Il s'agit de repérer quelles sont les pentes glissantes qui nous guettent, afin de ne pas nous y laisser entraîner, de ne pas les laisser nous anesthésier.
     Nous verrons, tout à l'heure, que la femme est précisément aux antipodes du pharisien puisqu'elle se sait en dette, et que c'est cela qui la pousse vers le Christ. Elle reconnaît en lui un vivant, et elle honore son corps en en prenant soin, dans un geste d'une grande délicatesse, complètement gratuit, parce que c'est lui et pas un autre qui se tient là.

Triste tristesse


     La rançon de ce triple oubli du pharisien est quelque chose qui ressemble à la tristesse. Une tristesse sans cause indentifiable, une tristesse grise, comme la poussière recouvre tout ce qui est laissé à l'abandon.
     Pourtant cette tristesse se cache, ou à tout le moins se déguise. Qui sait si notre propension à vouloir tout calculer, maîtriser, voire consommer n'est pas une façon de l'enfouir, en faisant semblant de croire que l'assouvissement de nos désirs va la calmer ou au moins l'endormir ? Or, on peut consommer des biens matériels, mais aussi de la culture, voire des biens spirituels ! Si les belles liturgies nous endorment, à quoi bon leur beauté ! Si en revanche elles nous réveillent, elles ont fait leur oeuvre.
     Le danger de cette anesthésie, c'est le fatalisme, la capitulation. « À quoi bon ? » « Nous ne pourrons pas changer le monde. » « Tout est devenu trop compliqué. » « À quoi bon ? » Qui d'entre nous n'a pas un matin éprouvé cette fatigue qui rend tout triste et terne ? Une fatigue d'autant plus difficile à accepter que, malgré tout, pour nous ça va. Ceux et celles pour qui la vie semble ne pas être trop lourde et qui pourtant éprouvent cette fatigue, cette tristesse, peuvent se dire qu'en plus ils n'ont pas le droit de l'éprouver. « J'ai un travail, une famille, et pourtant je suis triste, fatigué, mais pourquoi ? »

     Cette anesthésie, les moines du désert avaient un nom pour la décrire : l'acédie. Cette acédie est une sorte de tristesse qui s'ignore elle-même. Elle est plus que la fatigue, ou plutôt elle est un mélange de fatigue et d'ennui. On se prépare à faire quelque chose, par exemple une promenade, et au moment de s'y mettre, on en perd l'envie. Ou bien on achète un livre, et au moment de le lire, on en perd le goût. On va quelque part et l'on souhaite être ailleurs. On se réjouit à la perspective de recevoir une visite et au moment où la personne est là, on souhaiterait qu'elle soit déjà partie. Quand elle est partie, on regrette son départ. Ce « À quoi bon ? » est le soupir de tant et tant d'hommes et de femmes qui n'en peuvent plus, qui sont trop fatigués, qui n'ont plus de réserve de courage, à peine pour chaque jour. Vivre est devenu tellement compliqué ! Tristesse, infinie tristesse.

      Évagre, un de ces moines du désert, décrit le moine frappé d'acédie comme étant à la fois dispersé, et ignorant de son état. Il veut quitter sa cellule, c'est-à-dire qu'il veut être ailleurs que là où il est, quitter le lieu qu'il s'est choisi pour vivre à l'heure où l'euphorie des débuts est passée.
     Nous aussi avons du mal à persévérer lorsque les jours sont lourds, peut-être simplement parce que nous croyons que nous sommes responsables de notre humeur, coupable d'être maussades. Or ce n'est pas complètement vrai. Sachons entendre ce que dit Maurice Bellet en reprenant justement les conseils des moines du désert : « Nul n'est maître de ce qu'il éprouve, pas plus que de la pluie et du beau temps. Mais c'est sa façon de s'y enfoncer ou de s'en croire coupable qui réellement le perd ».

   
 

Éveille-toi !

 
 

 

 

« Si le monde nous échappe par excès de souffrance, on peut aussi le           manquer par avarice de larmes » (Chantal Thomas).

     Devant ce sommeil, l'urgence est de se réveiller : « L'heure est venue de sortir de votre sommeil » (Rm 13,11). Et Évagre, notre moine, de proposer différents remèdes à l'acédie, pour permettre au moine de persévérer. Nous ne nous attarderons que sur l'un d'eux, un peu étrange : les larmes. Cela sera amplement développé dans la grande tradition spirituelle sous la forme du « don des larmes. » De notre côté, nous nous attarderons à mieux comprendre comment déjà dans l'Évangile, les larmes sont une forme de réveil.



L'absence des larmes


     On ne parle pas assez des larmes, et ceux d'entre nous qui en versent, bien souvent se cachent pour pleurer. En fait, nous sommes pris dans un étau. D'une part, publiquement, il faudrait surtout ne pas souffrir, ou plutôt ne pas montrer ses larmes et au besoin prendre mille pilules magiques, antalgiques, ou psychotropes pour éviter la peine. Souvent, les larmes inquiètent ou en tout cas déstabilisent, comme quelque chose de dangereux. D'autre part, la somme des larmes versées de par le monde est un motif de vertige dès lors qu'on s'y arrête. Pour cette raison peut-être, préférons-nous l'anesthésie qui consiste (entre autres) à regarder le monde en deuil tel qu'il est montré dans nos médias, tout en vaquant à nos occupations. Car le flot qui s'écoule des yeux de ceux qui pleurent pourrait être un motif suffisant pour douter de la bonté de Dieu ou pour remettre en question notre façon de vivre. Émile Cioran écrit avec force qu' « au jugement dernier on ne pèsera que les larmes ».

    Pourtant l'anesthésie est dangereuse. Une femme, incarcérée dans la prison où je travaille, avait de graves problèmes de peau, une maladie bizarre que l'on ne savait pas très bien soigner et qui ne rentrait dans aucune de nos cases. Elle me dit un jour : « Vous savez, ma peau qui suinte, c'est mon âme qui souffre. Ce sont les larmes que je n'arrive pas à pleurer. » C'était exactement ça. Mais voilà, nous ne savions pas faire car selon nos découpages un peu hâtifs, ce n'était ni un « problème organique », ni un « problème psychiatrique », ni même un « problème psychosomatique », mais quelque chose de plus vaste : son existence enfermée dans les murs, suintait. A ne pas pouvoir pleurer, le corps crie à sa façon.

    Une des différences entre Pierre et Judas pourrait être que Pierre s'effondre (Lc 22,55-62) tandis que Judas ne le peut pas. Pierre accepte d'être pécheur tandis que Judas est emporté par sa tristesse. Qui sait si notre indifférence à l'égard de ceux qui pleurent ne révèle pas au fond une vraie tristesse, une sorte de chagrin bloqué, congelé, au fond d'un coeur durci dont nous ne savons plus bien quoi faire.


Le réveil des larmes


     Ceux qui ont pleuré des larmes de sang savent, un peu, de quel effondrement elles peuvent être le signe. Marie de Magdala a sans doute connu ce désespoir qui nettoie tout sur son passage, elle qui avait déjà tant perdu et qui attendait tout de son Seigneur. Pourtant, il se pourrait que pleurer ne soit pas seulement un signe de déploration. C'est que les larmes sont peut-être aussi un réveil, car seuls les vivants pleurent. Car qui pleure a le coeur brûlant.

     Les larmes de cette femme aux pieds de Jésus allongé chez le pharisien, sont comme un résumé de toute la gamme des larmes, résumé qui figure en même temps ce qui va arriver au Christ. Par des larmes de repentir, elle pleure son péché. Or, c'est le péché des hommes qui conduira le Christ au gibet. Le coeur bouleversé de tristesse, elle pleure celui qui va mourir. Ce qui fait dire à Jésus : « D'avance, elle a parfumé mon corps pour l'ensevelissement » (Mc 14,8). Les larmes de cette femme, on le pressent pourtant, ne sont pas seulement du chagrin. Elle pleure en même temps de joie, près de celui qui est le pardon et qui lui dit : « Tes péchés sont remis, [.] ta foi t'a sauvée, va en paix » (Lc 7,48.50). Le parfum, qui est versé pour que le corps mort sente bon comme un vivant, est en effet prémices de la résurrection.

     Apprenons d'elle à pleurer. Pleurer aux pieds du Christ. Pleurer sur nos fautes. « Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes » (Lc 23,18). Ou comme le faisait saint Dominique la nuit, pleurer pour les pécheurs en suppliant le Seigneur qu'il ne les oublie pas : « Que vont devenir les pêcheurs ? ». Mais aussi pleurer sur le sort de ce monde pour lequel parfois, l'on tremble. Pleurer avec tel ou tel que l'on connaît bien et dont la vie est trop lourde.

     Pleurer, c'est d'une certaine manière être vrai, et se tenir à ce niveau de profondeur où l'on ne ment plus à personne, dans l'ignorance même que l'on s'y tient. Car paradoxalement, pleurer, c'est oublier qu'on pleure, c'est s'oublier soi-même, sans effort.


     Car pleurer, c'est toujours d'une certaine manière pleurer devant quelqu'un, même si l'on ne sait pas qui c'est, même si l'on est seul. C'est toujours espérer une consolation. Qui n'a pas fait cette expérience : on serre les dents devant la vie et ses douleurs, puis arrive l'ami de confiance et voilà que les larmes jaillissent à flot ? Et déjà, les larmes sont une consolation, un mouvement d'abandon qui nous fait retrouver, peut-être à notre insu, comme un sol ferme sur lequel marcher.

     Pleurer, enfin, c'est être touché dans notre vie par quelque chose qui nous dépasse. Les larmes sont un déchirement. Elles brisent nos certitudes, et le déroulement des jours qui se suivent et se ressemblent. Elles sont une brèche. Mais dans cette brèche, voilà que l'inattendu peut s'infiltrer, aussi. Alors que l'anesthésie nous menace de tout vouloir contrôler et verrouiller, la brèche creusée par les larmes permet l'imprévu. Et l'imprévu, c'est aussi parfois que la joie se fasse un chemin dans l'épreuve.
     Au matin de la résurrection, c'est à celle qui avait le plus pleuré que fut donné la plus grande joie. Seul celui qui pleure pourra se réjouir pleinement de la résurrection !



Le don des larmes


     « Dieu console d'une manière secrète le coeur brisé » (Jean Climaque).

     Les larmes comme don. Ce n'est pas trop dans nos moeurs. La tradition spirituelle suggère que ce n'est pas par nos propres forces que notre coeur de pierre pourra devenir coeur de chair. Les larmes n'ont pas à être recherchées pour elles-mêmes. C'est Dieu seul qu'il convient de chercher. À contempler l'unique visage de Lui que nous connaissions, le visage du Christ, éprouvé jusqu'aux larmes et pourtant vainqueur, il se pourrait que soit éveillée en nous la source, le désir profond de Dieu, qui est en même temps prise de conscience de notre relation aux autres, au monde, à la lumière de la miséricorde de Dieu.

     Si les larmes coulent de nos yeux à ce moment-là, c'est en secret. Si elles ne coulent pas, Catherine de Sienne console ceux qui ne peuvent pas pleurer : Les larmes ardemment désirées, et qu'on n'aura néanmoins pas versées, sont ce qu'elle nomme « les larmes de feu » c'est-à-dire des larmes « de vrai et saint désir qui se consume par volonté d'amour ».
     Et si, dans le secret du coeur, nous demandions au Seigneur qu'il nous réveille de toutes nos anesthésies, quelles qu'en soient les manifestations extérieures ?

 Relève-toi d'entre les morts !

À trois reprises, Jésus pleure : sur Jérusalem, à la mort de Lazare et à Gethsémani. Ses larmes sonnent comme un signal. Non seulement ce sont des larmes déchirantes, car elles nous rappellent que notre Dieu pleure, mais elles brisent le coeur de qui les entend. Les larmes du Christ sont des larmes qui brisent nos résistances les plus tenaces.


Les larmes de Jésus sur Jérusalem


     Par ses larmes sur Jérusalem, Jésus rejoint la grande tradition biblique de ceux qui pleurent devant le malheur et le péché du peuple.
« Quand il est proche, voyant la ville, il pleure sur elle et dit : 'Si tu avais connu en ce jour, toi aussi, l'approche de la paix. Mais maintenant c'est caché à tes yeux. Des jours viendront sur toi, où tes ennemis érigeront des camps retranchés contre toi, ils t'encercleront, ils t'oppresseront de toutes parts. Ils te raseront jusqu'au sol, toi et tes enfants en toi. Ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps de ta visitation ! » (Lc 19,41-44).


     Jésus pleure l'endurcissement du coeur des hommes. Il pleure sur notre anesthésie. Alors que nous passons sans voir, lui voit ce monde et ses drames, et jusqu'en ses entrailles, est touché. Par ses larmes, il lave nos yeux pour que nous voyons comme lui voit. Par ses larmes, il attendrit notre coeur dur. Par le feu de ses larmes, il réchauffe nos vies transies. Par la douceur de ses larmes, il rafraîchit les brûlures. Avec douceur, il nous apprend que seuls ceux qui ont le coeur brisé peuvent avoir un coeur ouvert, où il y a de la place pour d'autres qu'eux-mêmes, où il y a de la place pour Dieu.


Les larmes de Jésus auprès de Lazare


« Jésus la [Marie] voit pleurer et les Juifs qui viennent avec elle ; il frémit en son esprit, se trouble et dit : 'Où l'avez-vous mis ?' Ils lui disent : 'Seigneur, viens et vois.' Jésus fond en larmes » (Jn 11, 33-35).
     Les larmes versées par le Christ lors de la mort de son ami Lazare sont versées par lui à chaque vie qui s'éteint. Au moment où il pleure Lazare, Jésus pleure sur la mort de l'homme. Il pleure chaque homme, chaque femme, chaque enfant qui meurt. Il pleure quand bien même personne ne pleure. Il pleure ceux que l'on oublie. Il pleure les morts qui ne comptent pas. Il pleure la mort du juste et la mort du méchant.
     Les larmes du Christ sont en lui le mouvement même de son abaissement.
     Il « tombe en humanité » (Emmanuel Levinas).

    Et ses larmes sont comme des fleuves d'eau vive. Comme les fleuves de la création qui redonnent la vie là où elle avait disparu. Les larmes du Christ ressemblent au fleuve de Vie que l'ange montre à l'auteur de l'Apocalypse, « limpide comme du cristal, jaillissant du trône de Dieu et de l'Agneau » (Ap 22,1). Les larmes du Christ irriguent l'arbre de Vie, désormais libéré. Et voilà l'arbre de vie qui fructifie douze fois, « une fois chaque mois, et ses feuilles peuvent guérir les païens » (Ap 22,2).

     Les larmes du Christ abritent toutes nos larmes. Elles sont le creuset qui les recueille : « Toi qui comptes mes pas vagabonds, recueille en tes outres mes larmes » dit le Psaume 56,9. Nous ne pouvons pleurer qu'en lui, car en lui nous savons que nos larmes sont comptées, une par une, comme les cheveux de notre tête, et pesées, l'une après l'autre, car comme l'écrivait le philosophe Emmanuel Levinas « aucune larme ne doit se perdre, aucune mort se passer de résurrection ».


Les larmes de Jésus au moment de

la Passion


     Les évangélistes sont extrêmement sobres pour raconter la passion de Jésus. C'est l'auteur de l'épître aux Hébreux qui parlera des larmes du Christ au moment de

la Passion

:

« C'est lui qui, aux jours de sa chair, ayant présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et ayant été exaucé en raison de sa piété, tout Fils qu'il était, apprit, de ce qu'il souffrit, l'obéissance. » (He 5,7-8).


     Cette supplication à l'heure de l'agonie, nous devons la lire aussi en lien avec les larmes que verse Jésus devant Jérusalem. C'est sa dernière intercession pour le monde. Certes, il demande à son Père d'éloigner de lui cette coupe, mais jusque dans cette supplication, nous sommes associés à sa prière. Il demande indistinctement d'éloigner le supplice pour lui-même et pour nous. Sa prière est toujours une prière en notre nom. Sa prière est toujours notre prière.

    Au jardin des Oliviers, les larmes de Jésus portent toutes nos supplications vers le Père. Elles enveloppent nos prières. Elles les portent jusqu'à la fin des temps, jusqu'à ce que vienne ce jour nouveau où Dieu aura sa demeure définitivement avec nous. Alors, il essuiera toute larme de nos yeux : « de mort, il n'y en aura plus, de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé » (Ap 21,4).

Et le Christ t'illuminera

     Pour conclure, laissons-nous entraîner par Marie de Magdala et ses compagnes. Dans les évangiles, elles apparaissent essentiellement au moment de l'ensevelissement de Jésus. Il n'est pas anodin que ce soient à celles qui demeurent auprès du tombeau qu'est annoncée en premier la résurrection. En effet, comme la femme qui pleurait aux pieds de Jésus, elles ne sont pas anesthésiées. Des trois dangers que sont l'indifférence, le calcul et la suffisance, elles nous donnent en quelque sorte, l'antidote.

 
La persévérance


     Les femmes sont là alors qu'on ne voit pas où sont passés les hommes, quand Jésus est mis au tombeau. Peut-être les femmes qui accompagnent la naissance, savent-elles se tenir jusqu'au tombeau. Heures extrêmes.

« C'était le jour de

la Préparation

et le sabbat brillait. Elles suivent de près, les femmes, celles qui étaient venues avec lui depuis

la Galilée

: elles observent le sépulcre et comment a été mis son corps »
(Lc 23, 55).


     Être à l'école de ces femmes-là, c'est avant tout ne pas fuir.
     C'est d'une certaine manière ne pas enjoliver le monde artificiellement. Ne pas confesser la résurrection sans s'être assis, comme elles, devant un tombeau. Avoir vu la pierre roulée fermer l'issue. Et l'espérance s'en aller. Douter de tout, ne plus savoir en qui l'on a mis son espérance, ne plus rien comprendre. Et par là, rejoindre toutes celles et tous ceux qui en sont là, qui ne savent plus, qui ne comprennent plus, car il n'y a rien à comprendre.
     Être à l'école de ces femmes-là, être à l'école de Marie de Magdala, c'est passer par ce trou noir : son meilleur ami, son unique ami, mort salement et injustement. Être à l'école de ces femmes-là, c'est aussi regarder l'actualité avec cette même incompréhension, ce même accablement. Ne plus savoir comment prier pour que la paix advienne. Ne plus savoir les gestes qu'il faut faire pour ne pas en rajouter dans le malheur.
     Et pourtant prier le Seigneur pour ce monde et ses soubresauts, la folie des uns et la lâcheté des autres. Entendre jusqu'à la terreur le cri qu'il a clamé sur la croix : « Pourquoi m'as-tu abandonné ? » Car sans doute ont-elles entendu ce cri. Persévérer jusque-là.


Le soin


          « Elles reviennent et préparent aromates et parfums » (Lc 23,56).

     Ce qui parfois nous sauve au coeur de l'épreuve, c'est le soin du corps, l'attention au plus réel, au plus concret : préparer le repas ; aider l'autre à se laver ; remonter la couverture de celui qui couché, a froid ; choisir un bon vin. Cultiver le jardin, arroser. Occuper les mains quand la tête s'emballe. Ne pas mesurer ce qu'on donne. Le faire, c'est tout. Antidote à l'indifférence et au calcul.


Le silence


     « Le sabbat, elles se tiennent tranquilles selon le commandement »
     (Lc 23,56).


     Se taire. Comme Dieu se tait du coeur de la mort. Se taire à l'extérieur et se taire à l'intérieur quand les mots sont partis, quand il n'y en a plus. Le silence, c'est ce qui advient quand la parole est morte.
     C'est sabbat. Le sabbat des anciens faisait mémoire du don de Dieu, de ce qu'il est à l'origine de toute vie. Antidote à la suffisance.
     Seul le Père veille. Le Fils est mort et a remis l'Esprit. Seul le Père tient en ses mains le monde et le souffle de son Fils, et notre souffle. Il retient son souffle. Et toutes nos vies sont retenues dans ce souffle, comme suspendues.
     Et alors même que tout semble s'être arrêté, un frémissement.


« Pleurs, pleurs, pleurs de joie »


    Marie dès la fin du sabbat revient au tombeau. Elle pleure son Bien Aimé. Mais les larmes ont fini par laver ses yeux. Elle voit. D'abord, elle voit le jardinier, ce même jardinier qui dans le jardin d'Éden arrosait chaque fleur avec soin. Mais elle ne le reconnaîtra que lorsqu'il l'appellera par son nom.


     « Marie ».

     Et Marie se réveille. Elle est rendue à elle-même, sa vie lui est donnée de nouveau, ou plutôt non, c'est une vie neuve, une vie victorieuse qui lui est donnée. Ses larmes, sans doute, ne sont pas taries, mais transmuées en reconnaissance. « Pleurs, pleurs, pleurs de joie ! » écrivait Blaise Pascal.
     Si Jésus n'est pas reconnaissable, quelque chose pourtant en lui, l'est. Ce qui fait se retourner Marie ce n'est pas seulement le ton de la voix, mais le ton de la voix du messie quand il prononce son nom.
     Il prononce le nom de chacun de nous de cette même façon : afin de nous réveiller, afin de nous rendre à nous-mêmes. Être appelé par son nom, c'est presque coïncider avec soi-même, ce qui ne nous arrive pas bien souvent. Être au bon endroit, au bon moment ; dire la bonne parole, ou l'entendre. Faire le geste opportun. Écouter d'une oreille attentive. Tout ce qui donne du poids, de la densité à nos vies.
     Être appelé par son nom, c'est être quelqu'un pour quelqu'un d'autre. Avoir une place où se tenir. Exister.


   Alors les larmes de Marie signent cette fois l'heure de son réveil. Dès lors qu'elle a reconnu le Messie qui l'appelait, elle peut partir, rejoindre ses frères, ne pas vouloir retenir Dieu pour elle. D'une certaine manière, elle peut le perdre sans crainte car elle sait qu'elle n'est pas perdue pour lui, que lui ne la quitte pas !

      Amis, debout !

     Le Seigneur vient nous réveiller.
      Debout !


Il vient nous appeler par notre nom. Quittons nos endormissements ! Nos frères nous attendent. Debout ! Allons leur annoncer par nos paroles et par nos gestes ce que Jésus disait déjà aux siens avant d'être arrêté : « Gardez courage, j'ai vaincu le monde » (Jn 16,33).


     Seigneur, rends-nous la joie d'être sauvés !

 

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24 février 2007

l'homme blessé

Matteo_Voyageur_de_I_Infini_45686

Toi, médecin tout-puissant,
tu corriges les hommes méprisants,
tu instruis les ignorants
et tu pardonnes à ceux qui s'accusent.
S'il te plaît, Seigneur Jésus, daigne t'approcher de moi
dans un mouvement de miséricorde.
Cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho,
et qui s'écroula des hauteurs dans les bas-fonds,
c'est moi.

J'étais plein de vie, je devins un malade.
Je suis tombé aux mains des hommes de ténèbres ;
ils m'ont arraché mon vêtement de grâce spirituelle
et m'ont laissé à demi-mort, couvert de plaies.
Je t'en prie, bande les plaies de mes péchés,
rends-moi la confiance de recouvrer la santé,
car le mal s'aggrave quand on désespère de sa guérison.

Je t'en prie, applique-moi l'huile du pardon
et verse-moi le vin du désir de Dieu.
Et si tu me places sur ta monture,
tu relèves un misérable de la poussière,
Tu fais remonter un pauvre du fumier (Ps 112,7).
C'est Toi qui as porté nos péchés,
Toi qui as pour nous payé une dette
que tu n'avais pas contractée (1P 2).

Si tu me conduis dans l'hôtellerie de ton Église,
tu me réconforteras
par la nourriture de ton corps et de ton sang.
Si tu prends soin de moi,
je ne laisserai pas tes préceptes de côté,
je ne courrai pas au-devant des bêtes enragées.

J'ai besoin que tu me gardes
tout au long de cette vie.
Écoute-moi donc, Toi le bon Samaritain,
je suis nu et blessé, je pleure et je gémis,
je t'appelle en criant avec David :
« Aie pitié de moi, Ô mon Dieu,
selon ta grande miséricorde. »

St Grégoire le Grand.

 

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